Francis Gurry a dirigé l’OMPI en qualité de Directeur général du 1er octobre 2008 au 30 septembre 2020.

Le marché mondial des contenus numériques

20 - 22 avril 2016

Déclarations liminaires de Francis Gurry, Directeur général de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle

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Mesdames et Messieurs les délégués,

C’est pour moi un grand plaisir et un privilège que de vous souhaiter la bienvenue à cette Conférence sur le marché mondial des contenus numériques.

Je vous remercie tous de votre présence ici ce matin.  Nous sommes ravis de constater l’enthousiasme suscité par la conférence.  Plus de 1500 participants, venus de 144 pays, se sont inscrits à cette manifestation.  Une telle réaction montre bien l’opportunité d’un débat international sur l’évolution du marché mondial des contenus numériques et l’intérêt exceptionnel suscité par la qualité des conférenciers, experts et animateurs qui ont si généreusement accepté de partager leur expérience et leurs idées.

Je pense que nous avons la chance de vivre une incroyable transformation de la manière dont notre culture, et les œuvres de création qui la définissent, est exprimée et communiquée.  La technologie, notamment le numérique et l’Internet, est au cœur de cette transformation.  Elle a facilité le stockage, la reproduction et la distribution des œuvres de création.  Ces possibilités nouvelles ont à leur tour permis d’accéder à des répertoires d’œuvres sans précédent, de toucher un public mondial et de réduire considérablement les coûts d’accès.  Tout cela s’est déroulé en très peu de temps si l’on se place dans une perspective historique.  Il y a à peine 20 ans, en 1995, il devenait possible pour la première fois de faire du commerce sur l’Internet.  À cette époque, les consommateurs qui souhaitaient accéder à des œuvres musicales enregistrées devaient acheter des CD.  Un CD, qui contenait en moyenne 15 chansons, coûtait environ 30 dollars.  Vingt ans plus tard, un consommateur peut accéder à un répertoire contenant des millions de chansons du monde entier pour environ 10 à 15 dollars par mois.  Ce changement extraordinaire est à mettre en parallèle avec celui qu’a connu le monde du football.  En 1995, le prix d’un billet pour voir jouer Arsenal était de 12,50 livres sterling.  Aujourd’hui, il s’élève à 45,69 livres sterling1.

Cette profonde transformation, qui a lieu sous nos yeux, a provoqué d’importants bouleversements, non seulement dans les modes de stockage et de diffusion des œuvres, mais aussi dans l’architecture commerciale qui sous‑tend ou accompagne la production, la distribution et la consommation de ces œuvres.  Nous avons tous été témoins, par exemple, de la disparition progressive ou, pour le moins, de la raréfaction croissante des détaillants du monde analogique – magasins de disques, de vidéos ou librairies ‑, et de leur remplacement par des détaillants en ligne, dont beaucoup desservent une clientèle non plus locale mais mondiale.  Les chaînes de valeur de la production, de la distribution et de la consommation des œuvres numériques sont radicalement différentes de celles qui existaient pour les œuvres analogiques.

Les œuvres de création tiennent une place très particulière dans nos vies, dont elles touchent différents aspects.  D’un point de vue socioculturel, elles enrichissent notre qualité de vie.  Elles permettent de communiquer l’expérience humaine.  Elles contribuent à notre éducation et à la transmission de la culture et des savoirs d’une génération à l’autre.  D’un point de vue économique, les industries de la création constituent une source majeure d’emplois et occupent, selon une enquête récente, environ 30 millions de personnes dans le monde2.  Elles contribuent à la croissance économique et génèrent, selon la même enquête, 2250 milliards de dollars de recettes dans le monde, un chiffre supérieur au PIB de l’Inde, septième économie mondiale3.

Le droit d’auteur est au cœur du marché des œuvres de création ou, si vous préférez, il est la principale interface entre la créativité et l’économie.  Il conditionne les transactions d’œuvres de création.  En tant que tel, il représente également le principal moyen de financer la production créative en permettant au créateur de contrôler l’exploitation commerciale de ses œuvres, en lui assurant un retour économique et des moyens de subsistance et en garantissant la viabilité économique des industries de la création.

Les éléments mêmes de la technologie qui ont apporté d’énormes avantages aux consommateurs ont cependant posé de multiples problèmes aux créateurs et à leurs partenaires commerciaux.  La conférence s’intéressera à ces deux aspects de l’incidence de la transformation numérique sur le monde de la création, à savoir les nombreux avantages et opportunités qu’elle a suscités, d’une part, mais aussi les difficultés majeures, voire les dangers, qu’elle a soulevés, d’autre part.  Quelle a été l’incidence des nouvelles chaînes de valeur sur les créateurs et les artistes?  Les contreparties intégrées au système du droit d’auteur sont‑elles préservées dans le nouvel environnement?  Comment se comporte le système territorial du droit d’auteur face à la réalité du marché mondial créée par la technologie?  De nombreuses questions se posent et la rapidité de changement est telle qu’il n’est pas toujours facile de se faire une idée claire de l’incidence du progrès technique et des réactions du marché, puisque les événements se suivent à un rythme qui laisse peu de temps pour absorber le changement.

Cela étant, le moins que l’on puisse dire est que cette évolution est passionnante et fascinante et qu’elle aura de profondes répercussions sur la production culturelle au XXIe siècle.  Nous allons commencer à examiner ces questions en nous projetant dans l’avenir car, comme l’a dit Charles Kettering, c’est là que nous allons passer le reste de notre vie.  J’ai l’immense plaisir de vous présenter Jaron Lanier.  Jaron Lanier est un homme au talent remarquable.  Il est à la fois informaticien, compositeur, musicien et écrivain.  Bon nombre d’entre vous le connaissent comme l’auteur du livre “Qui possède notre futur”.  C’est un privilège que d’avoir Jaron avec nous ce matin.  Il va nous parler de la chaîne de valeur numérique mondiale et de la créativité durable.

  1. Andy Kelly, “History of Arsenal Ticket Prices since 1980
  2. EY et CISAC, Cultural Times - The First Global Map of Cultural and Creative Industries, December 2015.
  3. IMF, 2015