World Intellectual Property Organization

Panama : trois marques en faveur du développement

Juin 2012

Leire Otaegi, journaliste indépendante

Exploiter le potentiel commercial des petits producteurs dans les pays en développement et les pays les moins avancés (PMA) est un enjeu majeur pour lutter contre la pauvreté en milieu rural et assurer la viabilité et la pérennité de la production à petite échelle de produits agricoles et artisanaux.

Une nouvelle série d’articles étudiera les moyens mis en œuvre par l’OMPI pour venir en aide à des associations de petits agriculteurs et producteurs locaux de pays en développement afin de valoriser leur production grâce à la création de marques. Ce premier article est consacré à l’expérience vécue par les producteurs de trois produits parmi les plus importants pour le Panama du point de vue culturel : le café de Palmira, les pans de tissu finement cousus par le peuple Guna et connus sous le nom de “molas” et les ananas de La Chorrera.

Déposer une marque, l’un des instruments les plus puissants et efficaces pour accroître la valeur commerciale d’un produit, est rarement à la portée des petits agriculteurs ou producteurs. Au titre de son projet sur “la propriété intellectuelle et la création de marques de produits aux fins de développement des entreprises”, dans le cadre du Plan d’action pour le développement, l’OMPI cherche à remédier à ce problème. Ce projet a en effet pour objectif de mettre à la disposition des petits agriculteurs et producteurs locaux des pays en développement et des pays les moins avancés les outils dont ils ont besoin pour bénéficier de droits de propriété intellectuelle de façon à valoriser leurs produits, accroître les recettes à l’exportation et réduire la pauvreté.

“Je suis persuadé que cet outil nous sera très utile. Nos variétés de café sont parmi les meilleures au monde mais jusqu’ici, nous n’avons pas réussi à écouler notre production à un prix juste parce que nous manquions d’unité.” Cette remarque de Fernandino Quiroz, petit producteur de café de Palmira, résume à elle seule les attentes et les espoirs de tous les participants au projet.


Un sol volcanique très fertile et un microclimat avantageux font de palmira une région privilégiée pour la culture du café. l’arôme puissant qui caractérise le café de palmira et son goût intense s’expliquent en grande partie par le fait qu’il est cultivé à haute altitude (à près de 1200 mètres au-dessus du niveau de la mer). (Photo: Dev. TV)


La marque «piñas de la Chorrera - panamá» porte le signe distinctif de la terre où les ananas sont cultivés et fait apparaître la cascade dont la ville tire son nom.
(Photo: Dev. TV)


La marque collective galudugbis est le symbole du lieu sacré où les femmes Gunas apprennent à réaliser les motifs qui orneront les molas. pour les consommateurs, cette marque est un gage d’authenticité et pour la communauté, il s’agit d’un outil stratégique qui accroît la valeur commerciale d’un produit précieux.
(Photo: Dev. TV)

D’anciens producteurs de café transformés en pionniers des marques

Grâce à un sol volcanique très fertile, Palmira affiche une très grande variété de cultures – café, oranges, bananes, maïs, riz et haricots – qui poussent ici en abondance. Un microclimat avantageux en fait également une région privilégiée pour la culture du café. L’arôme puissant qui caractérise le café de Palmira et son goût intense – aux nuances de chocolat, de noisette et de vanille – s’expliquent également en grande partie par le fait qu’il est cultivé à haute altitude (près de 1200 mètres au dessus du niveau de la mer). Ces 12 derniers mois, en collaboration avec l’association des producteurs de café de Palmira (ACCOR), l’OMPI s’est attachée à obtenir des conditions plus avantageuses pour les producteurs de ce breuvage haut de gamme.

Alexis Bonilla, responsable du programme relatif au café du ministère du Développement de l’agriculture et de l’élevage de la province de Chiriquí, expose le problème auquel se heurtent les petits producteurs de café de la région.

“Les petits producteurs ne procèdent pas à la transformation ou à l’élaboration du café qu’ils produisent; c’est un entrepreneur ou un intermédiaire qui se charge de cette opération. Or, chaque fois qu’ils cèdent le fruit de leur travail, ils sont privés de la valeur ajoutée que présentent ces cafés purs ou particuliers”. Défendre son activité dans un secteur dominé par une poignée de grands producteurs n’est pas non plus une mince affaire. Créer la marque collective “Café Palmira” a ainsi permis aux petits producteurs de “tirer les avantages liés au fait d’offrir un type de café différent des autres”, fait remarquer Mme Bonilla. La prise de conscience de l’intérêt que présente la marque a d’ores et déjà entraîné une augmentation du nombre d’adhérents à l’association ACCOR. Comme M. Quiroz l’indique, “Nous voulons poursuivre sur cette voie… nous avons déjà énormément progressé. [L’OMPI] nous aide à obtenir un label pour que nous puissions vendre soit sur le marché local, soit à l’étranger”. Il ajoute, “si l’entreprise réussit, notre survie est assurée”.

La création de la marque Café Palmira mobilise également les énergies à l’appui de l’obtention par l’ensemble des producteurs d’appellations d’origine pour le Café de Boquete et le Café de Volcán, tous deux produits dans la province de Chiriquí. Cette opération permettrait à un plus grand nombre de producteurs de café de tirer profit de la valeur marchande accrue du café produit dans la région. Elle permettrait également de renforcer la cohésion des producteurs de café, fermement résolus à résister à l’assaut des promoteurs immobiliers avides de terres susceptibles d’être mises à profit pour produire du café.

“Pouvoir faire appel à l’OMPI est la meilleure chose qui soit arrivée au secteur du café panaméen car [disposer d’une marque reconnue] nous donnera accès à de nouveaux marchés”, observe Francisco Serracín, un producteur de taille moyenne. “Du point de vue de l’acheteur, notre produit est synonyme de travail bien fait. Si nous parvenons, en tant que producteurs, à nous organiser, nous n’aurons plus à nous défaire de nos terres”, ajoute t il. “Au bout du compte, toutes les personnes impliquées – petits, moyens ou grands producteurs – bénéficieront de l’appui apporté par l’OMPI au secteur du café panaméen”, explique t il.

Les molas du peuple Guna imposent leur marque


Pour le peuple Guna, la confection des molas est le sommet de l’expression
artistique. Les molas constituent également une source de revenus importante
pour les familles Gunas. Ces pans de tissus aux motifs recherchés forment un
entrelacs d’éléments de la culture traditionnelle et d’influences modernes.
(Photo: istockphoto © Alfredo Maiquez)

Pour le peuple Guna, la seconde plus grande communauté autochtone du Panama, la confection des molas est le sommet de l’expression artistique. Les molas constituent également une source de revenus importante pour les familles Gunas. Ces pans de tissus aux motifs recherchés forment un entrelacs d’éléments de la culture traditionnelle et d’influences modernes. Cet art ancestral se transmet de mère en fille, point par point et couche après couche, et témoigne de la conception du cosmos des Gunas et de leur rapport harmonieux à la nature.

L’art et l’économie sont indissociables s’agissant des molas, une source de revenus de premier plan pour les familles Gunas. “Ce que je tire de la vente des molas m’aide beaucoup. Grâce aux molas, j’ai réussi à financer les études de mes filles”, explique Betí Martínez, présidente de l’association des artisanes Gunas.

Dans les années 80, la demande de molas a augmenté mais faute de stratégie marketing ou de cadre juridique pour protéger cet art ancestral, des imitations des motifs Gunas ont inondé le marché. Les gens “veulent vendre des molas, mais ils veulent aussi vendre notre savoir faire”, indiqué Betí Martínez. “Qui sont les perdants? Les fabricants, parce qu’ils cherchent à vendre des produits bon marché; or, nous, nous connaissons la valeur d’un mola, le travail que cela représente, la quantité de tissu que cela demande, la détérioration de la vision que cela entraîne … eux, ils ignorent tout ça, ça leur est égal. Tout ce qui les intéresse, c’est acheter pour la revente”, explique t elle. Face à cette situation, les femmes Gunas ont fait appel au Congrès général Guna afin de préserver cet art ancestral et de conserver leur moyen d’existence.

En 2000, en coopération avec le ministère du Commerce et de l’Industrie et avec le concours de l’OMPI, le Gouvernement panaméen a promulgué la loi n° 20 sur le régime spécial de propriété intellectuelle régissant les droits collectifs des peuples autochtones pour la protection et la défense de leur identité culturelle et de leurs savoirs traditionnels. “Nous nous sommes lancés dans un projet commun qui suit son cours”, explique Aresio Valiente, avocat du peuple Guna. “L’idée était de protéger les savoirs traditionnels; nous avons réussi à en enregistrer 10 formes, dont le mola”, explique t il.


Cet art ancestral se transmet de mère en fille, point par point et couche après
couche, et témoigne de la conception du cosmos des Gunas et de leur rapport
harmonieux à la nature.
(Photo: Dev. TV)

Si la loi n° 20 protège effectivement le mola au Panama, elle n’offre aucune protection à l’étranger. Conscient de la nécessité d’encourager la protection de cette forme d’art ancestral, la communauté, avec l’appui de l’OMPI, a conçu la marque GaluDugbis. Pour les consommateurs, cette marque est un gage d’authenticité, une garantie que le mola portant cette marque a bien été confectionné par des artisanes Gunas; pour la communauté, il s’agit d’un outil stratégique qui accroît la valeur commerciale de son produit le plus précieux. “Notre objectif est que la marque soit reconnue à l’international, pas uniquement au Panama”, souligne Liz Denis, l’une des artisanes Gunas.

GaluDugbis est le symbole du lieu sacré où les femmes Gunas apprennent à réaliser les motifs qui orneront les molas, explique Miroslabia Dick, présidente de l’entreprise de molas GaluDugbis. “C’est un art qui nous avons eu la chance de recevoir de nos grands mères; nous en avons hérité et nous avons le devoir de préserver ce patrimoine”, indique t elle. “Il serait impensable de le voir disparaître.”

Les ananas de La Chorrera – une marque source de fierté

La troisième communauté de producteurs participant à l’initiative de l’OMPI sur la création de marques au Panama concerne les ananas de La Chorrera. Les marchés de cette région regorgent de fruits colorés mais c’est incontestablement l’ananas qui tient la vedette. La culture de l’ananas est très répandue dans cette province. Les petits producteurs vendent leurs ananas à des stations de conditionnement (qui proposent leurs propres produits à base d’ananas) en vue de leur exportation. Comme dans le cas des producteurs de café de Palmira, ce système prive les petits producteurs d’ananas de La Chorrera de toute visibilité. Les efforts déployés par l’OMPI en collaboration avec l’Association agro industrielle nationale des producteurs et exportateurs d’ananas (AANPEP) dans le but de créer la marque collective “Piñas de la Chorrera – Panamá” devrait accroître l’influence des producteurs.

“Au Panama, la première chose que l’on demande en achetant un ananas, c’est ‘D’où vient il?’. Tous les vendeurs vous répondront que leurs ananas proviennent de La Chorrera, tout simplement parce qu’ils savent que ces fruits sont parmi les meilleurs du pays”, déclare Edna de Vergara, propriétaire de la Finca Verba Odrec et présidente de l’AANPEP, qui réunit une entreprise de conditionnement et des producteurs d’ananas travaillant dans des exploitations d’une superficie comprise entre 1 et 100 hectares. Autrefois, faute de marque de certification, le caractère distinctif des ananas de La Chorrera en termes de qualité passait inaperçu. Bien que certaines entreprises de conditionnement utilisent leurs propres marques agricoles, les produits exportés portent le plus souvent la marque du client étranger, ce qui efface toute trace concernant le petit producteur local.

Pour autant, créer une marque collective présente un certain nombre de difficultés. “Il importe de saisir parfaitement le caractère particulier du groupe qui sera collectivement titulaire de la marque. Nos intérêts en tant que spécialistes de la propriété intellectuelle ne correspondent pas nécessairement aux besoins de ceux à qui nous proposons nos services”, explique Pedro Bolívar, avocat collaborant à ce projet aux côtés de l’OMPI. “L’objectif n’est pas simplement de créer une marque en respectant une procédure. La marque doit être viable, représentative et être une source de fierté et d’inspiration pour des tiers”, précise t il. Effectivement, de plus en plus de producteurs éprouvent de la fierté à l’égard de la marque Piñas de la Chorrera – Panamá. “Ce serait pour moi une grande fierté de voir qu’un fruit consommé à l’étranger porte ma marque. La marque collective sera synonyme d’une formidable croissance parce qu’elle nous permettra de promouvoir notre fruit et de mettre en avant sa qualité”, affirme Juan Carlos García, un petit producteur local.


La Chorrera se targue de produire les meilleurs ananas du pays.
(Photo: Dev. TV)

“L’idée est que la marque crée un effet de levier et incite les producteurs à se rassembler pour accroître leur production agricole et améliorer la capacité d’exportation des agriculteurs locaux”, explique M. Bolívar. “La marque fait figure de lien entre le producteur et le consommateur final”, ajoute-t-il.

Si des progrès ont été réalisés en ce qui concerne l’obtention de la marque, M. Bolívar pense qu’il reste encore beaucoup à faire. “Nous ne sommes qu’à mi chemin”, déclare-t-il, soulignant le rôle capital à jouer par le gouvernement en matière de publicité, d’enregistrement et de défense de la marque à l’étranger. “Je suis persuadé que le Gouvernement du Panama est résolu à étudier cette question et qu’il donnera suite à ce projet”, affirme-t-il.

Les clés de la réussite du Panama

Ces trois exemples soulignent l’importance d’une participation active des communautés de producteurs à la mise en œuvre d’une stratégie de création de marques pour les produits locaux. Derrière chaque marque collective se cache une multitude d’expériences personnelles et chaque communauté a ses propres caractéristiques et singularités, autant d’éléments qu’il importe de prendre en considération pour concevoir une stratégie de création de marques efficace. L’aide apportée par des juristes dévoués au courant des difficultés que rencontrent les producteurs locaux fait également toute la différence.

De telles initiatives ne pourraient aboutir sans le soutien actif des pouvoirs publics. S’appuyant sur l’expérience acquise, le Gouvernement panaméen est “déterminé à soutenir … de nombreuses autres entreprises de sorte qu’elles puissent commercialiser leurs produits sous une marque collective”, a indiqué Yasmina Pimentel, vice ministre de l’Industrie et du Commerce intérieur du Panama. “C’est un grand pas en avant”, a-t-elle affirmé, précisant qu’un projet national de soutien à la création de nouvelles marques était déjà en cours de préparation.

Ces trois nouvelles marques devraient transformer les conditions de vie des petits agriculteurs et producteurs panaméens et aider le pays à atteindre ses objectifs en termes de développement économique. Toute la difficulté consiste à présent à accroître la visibilité de ces marques aussi bien au Panama qu’à l’étranger pour en faire des marques mondiales et inciter d’autres producteurs à faire de même.

 

 

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