Photographie, cultures autochtones et action pour le climat

Mars 2022

By Rebecca Ferderer, Division des savoirs traditionnels, OMPI

On dit souvent qu’une image vaut mille mots. La photographie est un puissant moyen de communication, qui offre un nouveau prisme à travers lequel découvrir et observer le monde autrement. Chaque jour, aux quatre coins du globe, des millions de photographies saisissent le meilleur, et le pire, de l’humanité et de son impact sur l’environnement naturel. Par exemple, aujourd’hui, de nombreux photographes immortalisent la dure réalité de l’action pour le climat, avec la volonté d’inspirer un changement positif. Mais la photographie est avant tout un acte créatif et la propriété intellectuelle, en particulier le droit d’auteur, joue un rôle important afin de déterminer qui possède une photo et comment et par qui cette dernière peut être utilisée.

Chaque jour, aux quatre coins du globe, des millions de photographies saisissent le meilleur, et le pire, de l’humanité et de son impact sur l’environnement naturel. De nombreux photographes immortalisent la dure réalité de la crise climatique, avec la volonté d’encourager l’action en faveur du climat. (Photo : © Prince Loyd Besorio)

Au moment où vous appuyez sur le déclencheur de votre appareil photo, vous détenez les droits de cette nouvelle image créée et pouvez décider comment les autres peuvent l’utiliser. Toutefois, de nombreux photographes ne connaissent pas ce principe fondamental de la législation sur le droit d’auteur. Dans un monde de plus en plus numérique, une compréhension de ces droits est plus importante que jamais, étant donné que ces images ont le potentiel de toucher un public mondial.

“Les photographes n’ont souvent pas conscience que leurs œuvres sont protégées par le droit d’auteur dès l’instant où elles ont été créées”, explique Leonardo de Terlizzi, conseiller juridique principal de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (CISAC). “Il est vraiment nécessaire de reconnaître ces droits dans l’écosystème numérique actuel, où les photographies ont l’incroyable potentiel d’atteindre un vaste public à l’échelle mondiale.”

La nécessité de mieux connaître la propriété intellectuelle pour les populations autochtones et les communautés locales

Si c’est le cas pour tous les photographes, la nécessité d’une bonne compréhension de la manière dont le droit d’auteur peut préserver leurs intérêts est encore plus impérieuse pour les photographes des communautés autochtones. Au fil des générations, ces communautés ont acquis une grande quantité de savoirs traditionnels ainsi que le patrimoine culturel immatériel correspondant. Ce patrimoine est au cœur de leur identité et de leur vie et il apparaît de plus en plus comme essentiel à une action climatique efficace.

Lorsque ces actifs culturels ne sont pas protégés et qu’ils sont utilisés par des tiers sans le consentement de la communauté concernée, ces communautés et leur patrimoine courent le risque d’être mal représentés ou dénaturés, ce qui a potentiellement d’importantes répercussions. Dans les cas où les savoirs traditionnels sont sacrés ou secrets, il est d’autant plus important pour une communauté d’être capable de protéger et de préserver ses droits contre ces utilisations ou divulgations abusives. D’un point de vue financier, le manque de protection peut assombrir les perspectives économiques de ces communautés et même les empêcher de profiter de leur propre patrimoine culturel. Avec une solide compréhension de la manière dont ils peuvent tirer parti du droit d’auteur, les photographes des communautés autochtones et locales peuvent exploiter le pouvoir de la photographie pour faire connaître les difficultés rencontrées par leurs communautés et le rôle central qu’elles jouent pour atténuer les effets du changement climatique.

La photographie est un outil puissant qui permet aux membres des peuples autochtones et des communautés locales, en particulier les jeunes, de contribuer à la conservation de leurs savoirs traditionnels et de leurs expressions culturelles traditionnelles.

La volonté de fixer la diversité culturelle mondiale

En 2003, l’adoption de la Convention de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a lancé une course pour fixer (enregistrer, inscrire et numériser) l’immense diversité culturelle du monde. Le risque de perte culturelle engendré par la crise climatique rend cette tâche d’autant plus urgente.

Les photographes des communautés autochtones et
locales peuvent exploiter le pouvoir de la photographie
pour faire connaître les difficultés rencontrées par
leurs communautés et le rôle central qu’elles jouent
dans la lutte contre le changement climatique.
(Photo : © Ramona Elizabeth Servin Barboza)

En général, établir et tenir des registres, des listes et des inventaires est une manière concrète pour ces communautés de conserver et de préserver leur patrimoine culturel immatériel et de sauvegarder leurs droits et intérêts. Mais ce travail de fixation, qui comprend la photographie, peut poser des problèmes. Premièrement, parce qu’il est souvent entrepris par des personnes (ethnologues, folkloristes et anthropologues), des institutions (musées et archives) et des gouvernements (ministres de la culture) n’ayant aucun lien culturel avec les peuples autochtones ou les communautés locales représentés. Deuxièmement, parce que ces initiatives excluent parfois les femmes et les membres les plus jeunes de ces communautés, dont les points de vue ne sont pas toujours représentés. Finalement, s’il revient aux peuples autochtones et aux communautés locales de fixer leur propre patrimoine culturel immatériel, ils ont besoin de compétences techniques pour le faire ainsi que d’une solide connaissance de la propriété intellectuelle pour gérer les droits qui découlent de cette démarche.

La fixation des savoirs traditionnels et des expressions culturelles traditionnelles ne constitue pas une fin en soi, mais elle peut s’inscrire dans une approche plus large visant à préserver et à protéger les droits des peuples autochtones et des communautés locales. Par exemple, pour tirer parti du système de la propriété intellectuelle existant, ces communautés pourraient créer des archives ou des aperçus visuels de leur culture et d’autres adaptations contemporaines de leurs savoirs traditionnels et de leurs expressions culturelles traditionnelles. De telles œuvres rempliraient automatiquement les conditions requises pour la protection au titre du droit d’auteur et, selon leur nature, pourraient également prétendre à la protection en tant que marques ou en tant que dessins ou modèles.

Ce n’est pas une solution parfaite, mais, pour certains membres des peuples autochtones et des communautés locales, cela peut constituer une source de revenus. À ce titre, il est essentiel que les initiatives visant à soutenir les peuples autochtones et les communautés locales et à renforcer leur position les aident à mieux comprendre de quelle manière ils peuvent utiliser le système de propriété intellectuelle existant pour sauvegarder leurs intérêts.

Sous sa forme actuelle, le système de la propriété intellectuelle ne permet pas la protection de savoirs traditionnels “sous-jacents” ou “préexistants”. Les négociateurs internationaux à l’OMPI sont aux prises avec des questions de propriété intellectuelle relatives aux ressources génétiques, aux savoirs traditionnels et au folklore depuis de nombreuses années (en savoir plus sur les négociations internationales sur les savoirs autochtones à l’OMPI). La transmission principalement orale de ces formes traditionnelles de créativité et d’innovation et le fait que ces savoirs sont détenus collectivement ajoutent des niveaux supplémentaires à ce débat de propriété intellectuelle complexe.

Création d’une archive visuelle du patrimoine culturel

La photographie est un outil puissant qui permet aux membres des peuples autochtones et des communautés locales, en particulier les jeunes, de contribuer à la conservation de leurs savoirs traditionnels et de leurs expressions culturelles traditionnelles.

“Nous sommes à un moment crucial de l’histoire où nous avons accès à des technologies qui peuvent nous aider à créer une archive visuelle qui représente qui nous sommes sans intermédiaire”, explique Eli Farinango, artiste et narratrice visuelle kichwa qui est née à Quito en Équateur et a grandi à Turtle Island au Canada.

“Il est important que nous nous donnions les moyens de représenter visuellement ces histoires de manière nuancée et avec soin, car les œuvres visuelles que nous créons nourriront les générations futures”, ajoute Mme Farinango. Elle fait appel à son art pour se réapproprier sa mémoire ancestrale et elle crée un espace de transmission de savoirs avec ceux qu’elle photographie.

“Être une photographe autochtone nécessite d’apprendre à utiliser intentionnellement la photographie pour représenter les joies, les combats et l’histoire de nos communautés à partir de notre propre point de vue. [Cela] nécessite de ne jamais oublier que mes œuvres sont réalisées avec l’accord de ceux qui choisissent de partager leurs histoires avec moi, dans la réciprocité et avec respect”, explique Mme Farinango.

Avec l’essor des médias sociaux et la facilité de publier et de partager des images en ligne, il est plus important que jamais de sensibiliser les membres des peuples autochtones et des communautés locales à la manière dont le droit d’auteur peut être utilisé pour protéger leurs photographies.

Inclure les narrateurs des communautés autochtones et locales

En ce qui concerne la photographie, Danielle Da Silva, fondatrice et directrice générale de Photographes sans frontières, estime que les narrateurs autochtones manquent au tableau depuis un certain temps. “Il est important de donner un plus large écho aux voix des communautés autochtones et cela implique que chaque institution se donne activement les moyens de le faire”, précise-t-elle.

Ce point de vue est particulièrement pertinent étant donné le rôle que jouent les peuples autochtones dans la lutte contre le changement climatique.

S’ils représentent moins de 5% de la population mondiale, les peuples autochtones ont assuré la protection de plus de 80% de la biodiversité mondiale pendant des milliers d’années. “Nous avons atteint un moment décisif où nous reconnaissons enfin les dommages de la crise climatique dans laquelle nous nous trouvons et nous avons des choix cruciaux à faire sur la voie à emprunter”, souligne Mme Da Silva.

En général, fixer le patrimoine culturel immatériel, notamment grâce à la photographie, est un moyen concret pour les communautés autochtones et locales de le conserver et de le préserver tout en défendant leurs droits et leurs intérêts. Mais ce travail de fixation peut poser des problèmes. (Photo : © Joanderson Gomes de Almeida)

Consciente de l’importance de cette mobilisation, en 2021, l’OMPI a lancé un Prix de photographie, ciblant les jeunes membres des peuples autochtones et des communautés locales et les invitant à illustrer le changement climatique et l’action pour le climat (en savoir plus sur le Prix de photographie de l’OMPI).

“Le changement climatique a des répercussions sur les peuples autochtones et les communautés locales du monde entier et il inquiète en particulier les jeunes membres de ces communautés. Bien qu’essentiels à la lutte actuelle, les peuples autochtones et les communautés locales sont parmi les plus durement frappés par les effets du changement climatique”, explique Jeremiah Kipainoi, journaliste multimédia kényan primé. M. Kipainoi, qui est né et a grandi dans la communauté massaï, est connu pour immortaliser avec talent des histoires fortes dans les communautés autochtones au Kenya.

“Le thème [du Prix de photographie de l’OMPI] se démarque dans cette période de sécheresses intenses et prolongées, de pression démographique et de difficultés économiques dans ma communauté nomade”, note M. Kipainoi. “Il est donc important de témoigner des conséquences du changement climatique à partir d’expériences personnelles”, ajoute-t-il. Qu’ils prennent un appareil photo pour garder une trace de leur propre culture ou pour donner la parole à ceux qui sont directement touchés par ces défis mondiaux, les peuples autochtones et les communautés locales sont les mieux placés pour mettre en lumière la gravité de la crise actuelle en faisant appel à leur créativité, ainsi qu’aux droits qu’ils créent à cette occasion.

À propos du Prix de photographie de l’OMPI pour les jeunes des peuples autochtones et des communautés locales 2021-2022

Pour célébrer la Journée internationale de la jeunesse 2021, la Division des savoirs traditionnels de l’OMPI a lancé un Prix de photographie pour les jeunes des peuples autochtones et des communautés locales 2021-2022 sur le thème Changement climatique et action pour le climat : Mère Nature à travers l’objectif. Le prix célèbre et met en valeur la créativité des jeunes membres des peuples autochtones et des communautés locales. Il cherche également à faire connaître à ces communautés la manière dont le droit d’auteur peut être utilisé pour protéger leurs photographies.

Le changement climatique a de graves répercussions sur les peuples autochtones et les communautés locales du monde entier et inquiète en particulier les jeunes. S’adressant aux jeunes de moins de 30 ans, l’OMPI a invité les participants à présenter des photographies originales réalisées à l’aide de tout type d’appareil, y compris les téléphones portables. Les participants ont également été invités à soumettre une déclaration expliquant comment leurs photographies exprimaient leur sentiment sur les thèmes mondiaux importants liés au changement climatique et à l’action pour le climat.

L’OMPI a nommé quatre juges, qui sont des photographes de renommée internationale des peuples autochtones et des communautés locales, pour évaluer les contributions et choisir les gagnants.

Les gagnants recevront diverses récompenses, notamment des équipements de photographie et des licences de logiciels connexes, ainsi que des possibilités de formation et de mentorat dans le domaine de la photographie proposées par des partenaires de l’OMPI.

Tous les participants au Prix de photographie seront invités à participer à une formation en ligne sur la photographie et le droit d’auteur, organisée par l’OMPI en coopération avec la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (CISAC). La séance interactive proposera une orientation pratique sur la manière dont le droit d’auteur et sa gestion peuvent être utiles aux photographes.

Les lauréats du Prix de photographie seront annoncés à l’occasion de la Journée internationale de la Terre nourricière, le 22 avril 2022.


Le Prix de photographie de l’OMPI a été conçu en concertation avec un Conseil consultatif composé de membres de peuples autochtones et de communautés locales, d’organisations internationales, de gouvernements et de particuliers travaillant sur le changement climatique, la biodiversité, la photographie, la propriété intellectuelle, les médias et l’entrepreneuriat. L’OMPI est profondément reconnaissante pour leurs conseils et leur soutien.

Les savoirs autochtones et locaux sont souvent déterminants afin de trouver des solutions à la crise climatique. Comme l’a souligné Alexey Tsykarev, membre de l’Instance permanente sur les questions autochtones des Nations Unies (2020-2022), le Prix de photographie de l’OMPI est important parce qu’il “facilite la transmission des points de vue autochtones sur le changement climatique […] et place la jeunesse autochtone comme acteur principal émergeant dans l’atténuation des conséquences du changement climatique”. Précisant que le concours “ne porte pas uniquement sur l’art et la sensibilisation”, il ajoute qu’il “vise à renforcer les communautés [autochtones et locales] et à les rendre plus attentives dans une période où leur rôle à la table des négociations sur le climat est toujours plus important”.

Faire avancer l’action pour le climat grâce à la puissance narrative de la photographie

“Les peuples autochtones sont parmi les plus vulnérables, c’est pourquoi il est très important de défendre et de faire entendre leurs voix pour comprendre l’urgence de la situation dans laquelle nous nous trouvons et comment nous devons changer”, affirme Nayla Azmi, photographe, narratrice et conservatrice batak de Sumatra en Indonésie.

Mme Azmi, qui œuvre dans ce domaine depuis plus d’une décennie, est passionnée par la conservation et par l’autonomisation des femmes et d’autres communautés marginalisées. Elle est une ardente défenseur de la nécessité de reconnaître les savoirs traditionnels liés à l’atténuation du changement climatique et à l’adaptation à ses effets. Ces savoirs sont transmis de génération en génération et constituent une forme de résilience pour la communauté. Ils soutiennent les efforts de conservation déployés par les peuples autochtones et les communautés locales, à partir de leur point de vue. Ils sont également un moyen pour eux de se réapproprier leur identité et de se rappeler (et de rappeler aux autres) leur rôle dans la protection de leurs terres. “J’utilise mes photos et narrations comme une force pour inspirer le changement en faveur de la planète sur laquelle nous vivons”, explique Mme Azmi, tout en encourageant les autres à faire de même.

Division des savoirs traditionnels

Les travaux de l’OMPI portent notamment sur la protection des savoirs traditionnels et des expressions culturelles traditionnelles, dans l’intérêt des peuples autochtones, des communautés locales et des pays en développement. Ces travaux portent également sur les ressources et les données génétiques. L’OMPI œuvre directement avec les peuples autochtones, les communautés locales et les gouvernements pour les aider à protéger et à promouvoir les innovations et la créativité des communautés autochtones et locales pour favoriser leur développement économique, culturel et social. Le Prix de photographie de l’OMPI s’inscrit dans le cadre de ces travaux.

Le Magazine de l’OMPI vise à faciliter la compréhension de la propriété intellectuelle et de l’action de l’OMPI parmi le grand public et n’est pas un document officiel de l’OMPI. Les désignations employées et la présentation des données qui figurent dans cette publication n’impliquent de la part de l’OMPI aucune prise de position quant au statut juridique des pays, territoires ou zones concernés ou de leurs autorités, ni quant au tracé de leurs frontières ou limites territoriales. Les opinions exprimées dans cette publication ne reflètent pas nécessairement celles des États membres ou du Secrétariat de l’OMPI. La mention d’entreprises particulières ou de produits de certains fabricants n’implique pas que l’OMPI les approuve ou les recommande de préférence à d’autres entreprises ou produits analogues qui ne sont pas mentionnés.