Mycelia : un projet pour redessiner le paysage musical

Avril 2016

Catherine Jewell, Division des communications, OMPI

Imogen Heap est une artiste-interprète britannique. Sa passion pour la musique et la technologie lui a valu le Grammy Award de l’“Album le mieux produit” en 2010 et l’a amenée à mettre au point des gants d’un nouveau genre, les gants “Mi.Mu”, qui lui permettent de créer des harmonies avant-gardistes à partir de rien. Dans le cadre de son projet le plus récent, le projet “Mycelia”, elle s’intéresse à la manière dont une technologie, la chaîne de blocs (qui sert de fondement à la cryptomonnaie bitcoin), pourrait contribuer à façonner l’avenir de l’industrie musicale et à garantir un revenu équitable aux artistes.

Bien qu’elle soit actuellement en train de composer la musique de la pièce de théâtre intitulée Harry Potter et l’Enfant maudit, dont la première représentation sera donnée en juin 2016, Imogen Heap a accepté d’accorder une interview au Magazine de l’OMPI.

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à la technologie et à la musique?

Eh bien, on ne peut pas aller bien loin dans la musique sans être confronté à la technologie, mais je dirais que c’est le piano mécanique que nous possédions chez mes parents qui a été à l’origine de l’intérêt que je porte à la technologie. Ensuite, vers l’âge de 12 ans, j’ai fréquenté un internat où j’avais accès à une console Atari sur laquelle tournait un logiciel de musique. Enfin, à partir de l’âge de 15 ans, j’ai appris les techniques d’enregistrement du son en studio à la BRIT School for Performing Arts and Technology à Londres.

Comment vous est venue l’idée de mettre au point les gants Mi.Mu?

Avant, sur scène, pour superposer des sons et les enregistrer, je devais courir d’un appareil à l’autre. Je me sentais toujours limitée lorsque je créais un échantillon ou que je jouais sur des instruments virtuels, car, en termes d’expressivité, ceux-ci n’offraient pas les mêmes possibilités que les vrais instruments. C’est en découvrant les gants “VAMP” (“vocal augmentation and manipulation prosthesis” ou prothèse d’augmentation et de manipulation vocale, en français) mis au point au MIT Media Lab aux États-Unis d’Amérique par Elly Jessop que j’ai compris que l’heure du changement avait sonné. Je voulais travailler avec Elly, mais elle avait pris des engagements auprès du MIT, alors, après mon retour au Royaume-Uni, j’ai demandé à Tom Mitchell, professeur à l’Université de l’Ouest de l’Angleterre, s’il serait d’accord que nous mettions au point notre propre système. Ça, c’était il y a six ans. Aujourd’hui, nous sommes huit à travailler sur le Mi.Mu.

Les gants “Mi.Mu” d’Imogen Heap (ci-dessus), d’un nouveau genre, lui permettent de créer des harmonies avant-gardistes à partir de rien.  Dans le cadre de son initiative la plus récente, le projet “Mycelia”, elle s’intéresse à la manière dont une technologie, la chaîne de blocs, pourrait contribuer à façonner l’avenir de l’industrie musicale et à garantir un revenu équitable aux artistes (photo: Fiona Garden).

Ces gants sont reliés à mon logiciel de musique et m’offrent beaucoup plus de liberté sur scène, car ils me permettent d’interagir à distance avec le matériel informatique. Une fois programmés, faire de la musique avec ces gants devient intuitif et l’on peut laisser libre cours à son expressivité. Je peux créer des sons et les superposer en plaçant mes mains de différentes façons et en les bougeant, tout cela par technologie sans fil. Par exemple, avec un simple pincement de doigts, je peux prendre un son et l’enregistrer et, en ouvrant les doigts, créer une boucle.

Pendant que nous mettions au point ces gants, nous avons créé un blog à ce sujet. Par ailleurs, nous espérons que notre logiciel “Glover”, qui permet de relier nos gants et toute autre interface gestuelle (p. ex. Kinect, Leap Motion) à n’importe quel appareil capable de recevoir des données MIDI ou OSC, sera bientôt disponible gratuitement. Ces gants sont actuellement faits à la main sur demande, mais nous espérons trouver une solution pour qu’ils puissent être fabriqués en série d’ici la fin de l’année.

Êtes-vous d’accord avec ceux qui affirment que nous vivons actuellement l’âge d’or de la musique?

Oui, dans une certaine mesure, car on peut accéder à tout moment à la musique de son choix.

D’un point de vue créatif, la convergence des différents moyens disponibles, c’est-à-dire la technologie, la musique, l’art ou encore la réalisation de films, offre une formidable source d’inspiration aux musiciens. Néanmoins, les artistes ont très peu de pouvoir de décision sur la façon dont leur musique est présentée et sont rarement, voire jamais informés du parcours d’une chanson après sa sortie. Alors, nous pourrons dire que nous sommes véritablement entrés dans l’âge d’or de la musique le jour où les artistes sauront comment leur musique est utilisée, où elle est utilisée et par qui, et où les artistes seront rémunérés équitablement.

Nous aimons tous le fait de pouvoir écouter de la musique partout et à tout moment, que ce soit gratuitement sur YouTube ou à peu de frais via des services de diffusion en flux continu. Certes, les gens paient pour écouter de la musique, mais lorsqu’un artiste gagne l’équivalent d’un téléchargement pour mille flux, cela donne à réfléchir. Hormis quelques privilégiés, on ne peut plus compter sur les ventes comme principale source de revenus.

Par conséquent, il appartient non pas aux utilisateurs mais à la communauté musicale de chercher des solutions permettant d’instaurer un écosystème durable dans lequel les musiciens puissent travailler et les créateurs soient rémunérés équitablement en échange de l’utilisation de leurs œuvres. Il nous faut revoir à la fois la façon dont sont stockées les données et les règles régissant l’utilisation et le partage de ces données. Pour résumer, si nous voulons que nos chansons nous rapportent quelque chose, nous devons faire en sorte que les utilisateurs puissent interagir le plus simplement possible et à tous les niveaux avec notre musique et avec les métadonnées qui les accompagnent.

Quelle solution proposez-vous?

Il est temps que ceux qui participent à la création des œuvres prennent les commandes, chose qu’ils n’ont jamais faite jusqu’à présent. Nous sommes en première ligne et, de fait, nous savons ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas dans l’industrie musicale. Nous sommes les premiers à investir dans la musique, mais nous sommes également les derniers servis, car nous sommes le dernier maillon de la chaîne de valeur.

Avec la technologie actuelle, il n’y a aucune raison pour que la musique, l’argent et l’information ne puissent circuler librement entre les artistes et les personnes qui utilisent leurs œuvres. Quand j’ai découvert la chaîne de blocs, j’ai commencé à entrevoir les fondements d’un écosystème musical durable. C’est ce qui m’a incitée à lancer le projet Mycelia, qui vise à nouer le dialogue avec toutes les parties prenantes dans le but de transformer l’industrie musicale afin d’assurer ainsi un avenir prometteur aux créateurs. La mobilisation a été extraordinaire.

Comment fonctionne Mycelia?

Pour moi, Mycelia est une entité de confiance au sein de laquelle l’ensemble des parties prenantes, c’est-à-dire les entreprises de technologie, les maisons de disques, les sociétés de gestion collective, les plateformes de diffusion en flux continu et surtout les personnes qui sont au cœur de l’industrie musicale, à savoir les créateurs, peuvent réfléchir aux normes techniques, éthiques et commerciales qui doivent être mises en place pour dessiner un paysage musical durable dans lequel puissent s’épanouir les artistes.

Imaginez un label de qualité fondé sur un ensemble de normes définies par l’ensemble des acteurs qui participent à la création et à la diffusion de la musique. Très rapidement, on verrait apparaître de nouveaux services, car ces normes détermineraient les conditions d’utilisation de la musique. Ces normes permettraient aux entreprises de technologie et aux plateformes de disposer de précieuses informations sur la façon de développer les systèmes pour que les créateurs puissent travailler de façon efficace tout en étant certains d’être rémunérés équitablement.

Un des aspects essentiels du projet concerne la création d’une base de données fondée sur ces normes. Cette base de données réunirait dans ce que j’appelle des “spores” tout l’ADN des œuvres enregistrées et offrirait ainsi aux artistes, aux services en ligne et aux fans une source d’informations en ligne à la fois fiable et certifiée donnant accès à des renseignements sur les chansons et leurs conditions d’utilisation.

Selon une des normes, tous les services devraient alimenter ces spores en données. Les données permettant de déterminer où, quand et comment la musique est utilisée, et par qui, sont très précieuses pour nous autres les artistes. Lorsqu’elles sont bien utilisées, elles nous donnent la possibilité de connaître davantage notre public et ainsi de mieux promouvoir le fruit de notre travail et de mieux le monnayer.

Selon une autre de ces normes, des contrats intelligents seraient établis, définissant précisément les conditions de création et d’utilisation d’une œuvre dans différents contextes, que ce soit dans le cadre d’un mariage, d’une campagne publicitaire, etc. Avec ce type de contrat, chaque fois que l’œuvre serait utilisée, les artistes seraient informés et les redevances correspondantes versées directement à toutes les parties ayant participé à sa création.

Vous voulez donc créer une nouvelle plateforme musicale?

Non, Mycelia n’est pas une plateforme, mais plutôt un moyen d’encourager la création d’un nouvel écosystème décentralisé fondé sur les nouvelles technologies, afin de rendre l’industrie musicale plus durable, plus juste, plus transparente et plus plaisante à la fois pour les musiciens et les fans.

Un nouveau marché de la musique et des métadonnées pourrait ainsi voir le jour, tout comme l’iPhone a contribué au développement du marché des applications. Les possibilités sont infinies. Imaginez que vous soyez en train de marcher dans les rues d’une ville comme Londres et que vous ayez la possibilité, à partir des données tirées des chansons contenues dans la base de données de Mycelia, de retrouver l’endroit précis où a été écrite votre chanson préférée ou encore le lieu où cette fameuse ligne de guitare a été composée. De fabuleuses applications pourraient être développées à partir des précieuses métadonnées contenues dans la base de données de Mycelia.

La concrétisation du projet Mycelia ouvrira les portes à de nouveaux acteurs et offrira de nouvelles possibilités à la fois aux artistes qui souhaitent tirer un revenu de leurs créations et aux entreprises qui souhaitent concéder des licences ou obtenir des droits pour pouvoir bénéficier d’une plus grande diversité musicale.

Je voudrais qu’il y ait une seule et unique source officielle certifiée qui réunisse l’ensemble des données des créateurs, à laquelle viendraient puiser les autres services en ligne. Je ne veux plus devoir négocier des contrats individuels avec plusieurs services et leur fournir de la musique. Je voudrais pouvoir conserver ma musique dans un endroit sûr qui fonctionne comme une balise, pour que ceux qui “cherchent” du matériel nouveau ou actualisé puissent le trouver facilement.

Quel rôle joue la chaîne de blocs dans ce projet?

Ce qu’il y a de formidable dans la chaîne de blocs, c’est que les blocs de données sont inviolables même dans un réseau décentralisé, ce qui signifie que l’on peut toujours compter sur l’intégrité du système. Les paiements distribués, les contrats intelligents et les réseaux décentralisés constituent un ensemble très prometteur. La chaîne de blocs présente un potentiel énorme en termes de rationalisation des processus existants et de nouvelles possibilités. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est trouver le moyen d’exploiter cette technologie pour pouvoir créer l’industrie musicale du futur.

À cet égard, l’année dernière, j’ai décidé de tenter une expérience au moment de la diffusion de ma nouvelle chanson intitulée Tiny Human. J’ai téléchargé cette chanson sur mon site Web imogenheap.com, et j’y ai ajouté un blog, les paroles de la chanson, des informations sur ce qui avait inspiré la chanson, les pistes de l’enregistrement (stems, en anglais), un fichier vidéo, des illustrations, des renseignements sur les musiciens, ainsi que des conditions d’utilisation, de sorte que tout ce matériel soit accessible à chacun. Ensuite, j’ai attendu pour voir ce qui allait se passer. Un des services proposés pour télécharger la chanson était Ujo Music et c’est via ce service que Tiny Human est devenue la toute première chanson pour laquelle des paiements ont été distribués par l’intermédiaire d’un contrat intelligent fondé sur la chaîne de blocs, dans ce cas Ethereum.

Avec qui travaillez-vous sur ce projet?

Le projet Mycelia est né tout d’abord de mes réflexions en tant qu’artiste sur la façon dont l’industrie musicale devrait évoluer. C’est plus tard, lorsque j’ai commencé à partager mes idées, que je me suis aperçue que de nombreuses personnes autour de moi avaient une vision similaire à cet égard. À présent, nous sommes de plus en plus à vouloir faire avancer les choses. Une personne en particulier, la musicienne Zoë Keating, me soutient dans ma démarche. C’est elle qui, la première, m’a parlé de la chaîne de blocs lorsque quand j’ai commencé à évoquer la notion de “balise”. Par la suite, ceux qui ont véritablement fait avancer les choses sont l’auteur Jamie Bartlett ainsi que Vinay Gupta, véritable maître à penser dans ce domaine. Je travaille également en étroite collaboration avec la Featured artists coalition, le designer Andy Carne ainsi que Mark Simpkins, notre nouveau chef de projet.

Il est temps de parler sérieusement de l’avenir de l’industrie musicale et du rôle des musiciens dans celle-ci. Nous autres les créateurs sommes le moteur de l’industrie musicale, c’est pourquoi nous devons réfléchir à la façon de faire évoluer cette technologie ainsi que les autres technologies dans notre sens. En définitive, si nous en bénéficions, chacun en bénéficiera, car c’est uniquement ainsi que nous pourrons garantir un flot continu de musique de qualité à nos fans.

Êtes-vous optimiste quant à l’avenir de la musique?

Oui, car j’ai l’impression de faire quelque chose d’utile. Nous vivons actuellement une délicate période de transition et je tiens à faire avancer les choses pour ne pas passer à côté d’une génération de musiciens talentueux. J’espère sincèrement qu’un jour un système comme Mycelia existera. Ce système sera imposant, bien conçu, bien fourni et bien entretenu. Il donnera accès à une quantité considérable d’informations sur toute la musique enregistrée et permettra à la fois aux fans de se rencontrer ainsi qu’aux artistes de se surpasser et de disposer d’excellents moyens de retour d’information, créant ainsi des synergies à peine imaginables aujourd’hui.

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