Innovations majeures et croissance économique : les facteurs déterminants

Décembre 2015

Par Tobias Boyd, Division des communications de l'OMPI

Le Rapport 2015 sur la propriété intellectuelle dans le monde : innovations majeures et croissance économique que l’OMPI a récemment publié constitue une étude approfondie de la relation entre l’innovation, la propriété intellectuelle et les résultats économiques.  L’économiste en chef Carsten Fink (photo sur Flickr) nous explique les raisons pour lesquelles certaines innovations constituent des découvertes majeures et pour lesquelles l’époque où les niveaux de vie connaissaient une croissance rapide est peut être terminée.

Qu’entendez-vous par “innovation constituant une découverte majeure”?  Cela ne devrait-il pas être le cas de toute innovation?

Chaque innovation est un élément nouveau, mais certaines innovations sont plus importantes que d’autres dans la mesure où elles impliquent un changement plus important.  Par innovation constituant une découverte majeure, on entend les innovations qui ont une réelle incidence sur l’économie et la société et les transforment.  En d’autres termes, il s’agit des innovations qui se traduisent par une croissance économique importante.

Le Rapport 2015 sur la propriété intellectuelle dans le monde examine certaines des complexités de la relation entre l’innovation et la croissance économique, et notamment, le rôle du système de propriété intellectuelle dans la création des innovations majeures (photo: © iStock/alexd).

La croissance constitue un sujet fascinant.  Dans les pays développés, nous avons tendance à penser qu’il s’agit là d’une situation normale.  Si certaines années connaissent parfois des récessions, la plupart du temps une croissance économique se fait observer dans l’ensemble.  On s’attend généralement à une croissance du PIB car tel a été le cas durant la majeure partie de notre vie.

Néanmoins un examen approfondi des données de croissance économique sur plusieurs siècles met en lumière un tableau totalement différent.  En effet, dans la majeure partie des sociétés tout au cours de l’histoire humaine, la croissance a été pratiquement nulle ou au mieux très progressive.  La situation n’a véritablement changé qu’avec la première révolution industrielle au XVIIIe siècle.  Les années de la révolution industrielle se sont en effet caractérisées par des taux de croissance annuelle supérieurs à 1%, voire même à 2% dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale.

Cette croissance inhabituellement élevée a-t-elle été le fait d’innovations majeures?

Elles ont indéniablement joué un rôle dans ce phénomène.  De nombreuses innovations sont associées au processus même d’industrialisation.  Dans le domaine de l’agriculture, par exemple, les améliorations ont permis d’accroître la productivité et ont laissé davantage de liberté aux populations qui ont pu ainsi aller travailler dans l’industrie.  De même, le développement du transport ferroviaire a révolutionné les chaînes d’alimentation, a ouvert de nouveaux marchés et a stimulé la demande.  Depuis lors, de nombreuses autres transformations se sont produites.

Ceci dit, d’un point de vue économique, l’analyse des causes n’est pas tâche aisée.  La relation existant entre l’innovation et la croissance est d’une grande complexité et présente divers aspects.  Cela peut s’expliquer par un principe de réciprocité : l’innovation permet la croissance mais la croissance est également requise pour assurer la mise en place des investissements et de la demande nécessaires pour aboutir à l’innovation.

Le Rapport 2015 sur la propriété intellectuelle dans le monde examine certaines des complexités de cette relation.  Il étudie tous les types de situations qui peuvent appuyer la réalisation d’innovations majeures et la manière dont ces dernières peuvent favoriser la croissance.  En outre, fait essentiel pour l’OMPI, ce rapport examine le rôle du système de propriété intellectuelle dans le développement et la mise en place des innovations majeures.

Certaines questions ont dû être plus difficiles à étudier.  Comment avez-vous procédé?

Lorsque vous effectuez ce type de recherche, vous savez pertinemment que vous ne trouverez pas la réponse définitive.  Ces questions sont trop profondes, trop vastes et trop diverses.  Le mieux que vous puissiez faire est de formuler des questions, des concepts et des idées avec la plus grande rigueur possible aux fins d’encourager la mise en place de débats informés.

Dans ce but, nous avons décidé de fonder notre analyse sur des études de cas.  Si de telles études ne permettent pas d’établir des généralisations, elles permettent d’explorer les détails, voire d’interroger la base de données statistiques de l’OMPI ainsi que d’autres sources contenant de riches informations, notamment concernant les brevets.

Nous avons choisi trois innovations qui sont généralement reconnues comme ayant marqué l’histoire, en l’occurrence, l’aviation, les antibiotiques et les semi-conducteurs, plus trois technologies en développement, qui sont souvent citées comme des innovations à potentiel de croissance : l’impression 3D, les nanotechnologies et la robotique.  Nous avons établi un profil de “l’écosystème” étayant la mise au point de chacune de ces technologies, et évalué dans quelle mesure elles ont contribué par le passé, ou pourront potentiellement contribuer à l’avenir, à la croissance économique.  En outre, nous avons également examiné le rôle joué par le système de propriété intellectuelle.

Et qu’avez-vous trouvé?

Nous ne visions pas à élaborer une grande théorie mais ces travaux nous ont apporté quelques éclairages intéressants.  Tout d’abord, il existe des parallèles frappants entre ces différents cas.  Un élément déterminant est le rôle essentiel que jouent les gouvernements en matière de stimulation des investissements pour un grand nombre d’innovations majeures.  L’aviation, les antibiotiques et les semi-conducteurs ont tous bénéficié des budgets alloués à la recherche par les pouvoirs publics et des mesures qu’ils ont prises pour faciliter leur mise en place.  Plus récemment, les gouvernements ont joué un rôle déterminant pour faciliter la recherche relative à l’impression 3D, aux nanotechnologies et à la robotique, entre autres domaines.

De même, la relation entre les organisations de recherche scientifique et les entreprises est capitale.  Pendant les premières décennies de l’aviation, l’Allemagne arrivait par exemple en première position du classement mondial de ce secteur car son industrie aéronautique reposait sur des bases scientifiques, et un grand nombre des premiers adeptes enthousiastes de l’avion en Allemagne étaient en outre des physiciens confirmés.  Tous les résultats de ce rapport mettent en évidence le rôle encore plus important que joue l’expertise scientifique en matière d’innovation contemporaine.  Les universités et les instituts de recherche représentent une part majeure des brevets relatifs à l’impression 3D, aux nanotechnologies et à la robotique, à savoir, les trois innovations à potentiel de croissance que nous avons étudiées.

Quels sont les résultats particuliers concernant la propriété intellectuelle?

Infographic: Breakthrough innovation

De manière générale, ce rapport nous a permis de mettre en évidence le rôle majeur que joue la propriété intellectuelle en matière d’appui à l’innovation.  En outre, nous n’avons trouvé aucune donnée indiquant que le grand nombre de demandes de brevet relatif à l’impression 3D, aux nanotechnologies et à la robotique se soit traduit par une augmentation du nombre de litiges concernant les brevets ou ait conduit à des frictions en matière d’atteinte aux droits de la propriété intellectuelle.

Ces études soulignent également combien il est important de mettre en commun nos connaissances pour promouvoir l’innovation.  Cela implique parfois le libre partage des connaissances : il existe, par exemple, des communautés de logiciel libres dans le domaine de l’impression 3D et de la robotique.  Toutefois, des méthodes utilisant des logiciels sur lesquels il existe un droit de propriété sont également importantes, comme le montre la concession fréquente de licences croisées de brevets de semi-conducteurs.  En règle générale, le système de propriété intellectuelle permet d’assurer une mise en commun des connaissances par le biais d’un outil souple mis à la disposition des inventeurs qui peuvent ainsi décider des technologies à partager, des personnes avec qui les partager et des conditions dans lesquelles les partager.

Compte tenu des parallèles entre le passé et le présent, êtes-vous convaincu que les trois innovations à fort potentiel que vous avez examinées pourront être sources de croissance économique?

Malheureusement, c’est là que la situation se complique.  Logiquement, je devrais pouvoir vous répondre par l’affirmative.  Il devrait y avoir encore un large potentiel pour la croissance économique au niveau mondial.  Si, au cours des dernières décennies, la pauvreté a fortement diminué au niveau mondial, et ce, essentiellement en raison du développement rapide de la Chine et de l’Inde, ce fléau touche encore un grand nombre de personnes.  De nombreuses améliorations sont encore nécessaires et il est clair qu’en la matière certaines des innovations en cours, dont les trois que nous avons examinées, présentent un potentiel extraordinaire.

La croissance économique néanmoins ne va pas de soi.  Comme je l’ai dit précédemment, la croissance qui a marqué les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale a été tant spectaculaire qu’exceptionnelle.  Toutefois, il peut s’agir d’un cas historique tout à fait hors du commun.  Depuis la crise financière mondiale de 2007-2008, les résultats ont été constamment décevants en matière de croissance et certains économistes affirment qu’aujourd’hui une croissance zéro ou une faible croissance est la “nouvelle norme”.  C’est ce que voulait dire Larry Summers, l’ancien secrétaire du trésor du Gouvernement américain, lorsque lors d’un discours, il a déclaré que les économies étaient promises à une “stagnation séculaire”.

Pour ma part j’estime que même si nous investissons dans l’innovation, nous ne pourrons jamais retrouver les taux de croissance que nous avons connus au cours des 50 dernières années, et c’est là le fait le plus marquant.  Toutefois, si les gouvernements et les entreprises cessent d’investir, alors cette ère appartiendra définitivement au passé.

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