Stimuler l’innovation en Afrique : entretien avec la Présidente de Maurice

Décembre 2015

La présidente de la République de Maurice, Mme Ameenah Gurib-Fakim (ci-dessous) exprime sa vision de l’Afrique qui consiste à tirer parti des avantages de la science, des technologies et de l’innovation pour pouvoir créer des économies du savoir durables.  De quelle manière?  Par une utilisation efficace du système de propriété intellectuelle (P.I.).

Mme Ameenah Gurib-Fakim, Présidente de la République de Maurice
(photo: © OMPI 2015. Cheikh Saya Diop).

Dans un discours liminaire prononcé lors de la “Conférence ministérielle africaine de 2015 sur la propriété intellectuelle pour une Afrique émergente”, qui s’est tenue à Dakar du 3 au 5 novembre 2015, la Présidente Mme Gurib-Fakim a déclaré que les instruments du système de propriété intellectuelle devraient permettre de libérer le potentiel des actifs qui sont propres à l’Afrique, tels que les plantes médicinales locales et les savoirs traditionnels et de les promouvoir.  La première femme présidente de Maurice a déclaré que les pays qui se lancent dans l’innovation aujourd’hui occuperont une place prépondérante dans l’économie mondiale de demain.

La Présidente, Mme Gurib-Fakim, exprime sa vision d’une Afrique qui donne toute priorité à la science, aux technologies et à l’innovation.

Quel est le rôle qu’a joué la Conférence ministérielle africaine de 2015?

La Conférence ministérielle africaine de 2015 a constitué une excellente plate-forme pour les dirigeants africains en ce qu’elle leur a permis d’explorer l’intérêt que présente pour une Afrique émergente la propriété intellectuelle, et de faire comprendre le rôle déterminant de cette dernière.

L’Afrique bouge.  Elle devrait devenir le deuxième marché à plus forte croissance du monde dans les 10 à 12 prochaines années, avec, selon les prévisions, des taux de croissance annuelle de 4,7%.  La mondialisation ainsi que l’intégration des marchés mondiaux et l’émergence de nouvelles technologies, notamment, la biotechnologie et l’informatique, ont profondément modifié les stratégies de développement national et les échanges commerciaux internationaux en Afrique.  Ces changements ont révolutionné la manière dont nous menons nos entreprises, ainsi que nos activités dans les domaines de la science et de la recherche-développement.

Si nous souhaitons maintenir ce rythme de croissance, nous devons repenser notre approche de l’innovation et prendre des mesures aux fins de créer un cadre de politique générale favorable qui permette aux inventeurs et aux créateurs d’Afrique d’apporter une valeur ajoutée à leurs travaux.  Seule la promotion de l’utilisation efficace du système de propriété intellectuelle dans toute l’Afrique nous permettra d’atteindre un tel objectif.

Quelles sont les principales difficultés auxquelles se heurtent les économies africaines dans le domaine de la propriété intellectuelle?

Les résultats de l’Afrique en matière de création et de protection de la propriété intellectuelle sont plutôt décevants. Dans ce domaine, les statistiques mondiales brossent un tableau plutôt sombre. En 2013, par exemple, aucun pays africain ne figurait parmi les 20 premiers pays ayant déposé des demandes internationales de brevets dans le cadre du Traité de coopération en matière de brevets (PCT) de l’OMPI.

Les Africains et leurs institutions n’accordent pas l’importance requise aux idées et aux données qu’ils génèrent.  Or la protection de ces précieuses ressources constitue une étape essentielle pour créer des richesses et ouvrir des possibilités à la jeunesse de ce continent.  Aujourd’hui, il s’agit avant tout de déterminer la meilleure manière d’utiliser le système de propriété intellectuelle afin d’engendrer des avantages culturels, sociaux et économiques durables pour tous les pays d’Afrique.

Dans une économie mondiale fondée sur le savoir, les actifs incorporels jouent un rôle essentiel en matière de productivité et d’avantages compétitifs, et ce, pour tous les pays.  La création, la gestion et la protection du savoir sont des facteurs déterminants pour assurer l’intégration économique et la création de richesses au niveau mondial.  Un régime solide de propriété intellectuelle encourage fortement les producteurs ou les chercheurs à élaborer de nouveaux produits et de nouvelles technologies.  Nous devons de toute urgence ouvrir un débat public avec toutes les parties prenantes aux fins de définir de nouvelles manières de promouvoir l’innovation et la créativité et de tirer parti de leur valeur économique en Afrique.

Comment améliorer le paysage de la propriété intellectuelle en Afrique?

Si des progrès ont certes déjà été accomplis, de nombreuses améliorations sont encore nécessaires.  En Afrique, nous devons mettre en place des politiques générales qui permettent d’établir et de renforcer la capacité nationale des pays de ce continent à utiliser la propriété intellectuelle et à en tirer profit.  Nous devons promouvoir la sensibilisation à la propriété intellectuelle et faire comprendre comment son utilisation peut conférer une valeur ajoutée à nos ressources en matière de création et d’innovation.  Nous devons soutenir les nouvelles entreprises et leur permettre d’accéder aux capitaux nécessaires pour assurer la croissance de leurs activités.  La création d’un fonds pour les inventeurs africains qui leur permettrait de mettre leurs prototypes à l’essai serait déjà un bon moyen d’y parvenir.

L’innovation se construit, elle ne s’apprend pas.  En d’autres termes, il est impossible d’innover sur commande.  Dans le secteur de la recherche, notamment, une innovation majeure est plus souvent le fruit du hasard que d’un objectif précis.  Les systèmes d’enseignement et les entreprises de nos pays doivent laisser aux innovateurs suffisamment d’espace pour qu’ils puissent s’ajuster aux éléments et trouver de nouvelles manières de relever les défis techniques.  La créativité qui pourra ainsi se mettre en place dans un tel espace pourra donner naissance à de nouvelles idées qui seront les déclencheurs de l’innovation, et c’est en fonction de ces derniers que devra s’établir le programme de l’innovation sur notre continent.

Nos voisins d’Asie ont axé leurs efforts sur l’utilisation stratégique du système de propriété intellectuelle pour promouvoir leur croissance économique.  Il y a cinq ans, le PIB de la République de Corée était comparable à la moyenne de celui des économies africaines d’aujourd’hui.  La République de Corée s’est depuis transformée en puissance économique, et ce, en investissant dans le domaine technologique, en renforçant ses capacités et en accordant priorité à l’utilisation stratégique de la propriété intellectuelle.  Rien ne s’oppose à ce qu’il en soit de même des économies africaines.  La propriété intellectuelle pourrait bien changer la donne de l’Afrique.  En effet, c’est en axant nos efforts sur l’utilisation efficace de la propriété intellectuelle pour combler nos lacunes dans les secteurs scientifiques et technologiques et pour générer des possibilités de création de richesses et d’emplois, que nous pourrons transformer les perspectives socioéconomiques de ce continent.

Aujourd’hui, l’Afrique continue d’accuser un certain retard par rapport aux pays industriels.  Paradoxalement, les dépenses moyennes de l’Afrique relatives à la propriété intellectuelle pour ses entreprises s’élèvent à environ 2,2 milliards de dollars É.-U. alors que les revenus qu’elle peut en tirer ne se montent qu’à 266 millions de dollars É.-U.  Dans les pays industrialisés, en 2013, ces revenus relatifs à la propriété intellectuelle se sont montés à environ 297 milliards de dollars É.-U.  Il est essentiel de combler cet écart.  Les entreprises et les universités africaines ainsi que les instituts de recherche de ce continent doivent protéger leurs droits de propriété intellectuelle.  C’est la seule manière de tirer pleinement profit des investissements que nous avons effectués dans les secteurs de la science, des technologies et de l’innovation pour faire place à des économies du savoir durables.

“Nous devons repenser notre approche de l’innovation et prendre des mesures aux fins de créer un cadre de politique favorable qui permette aux inventeurs et aux créateurs d’Afrique d’apporter une valeur ajoutée à leurs travaux” a ajouté la Présidente Mme Ameenah Gurib-Fakim (photo: © OMPI).

Pour quelles raisons les économies africaines devraient-elles être axées sur la science, les technologies et l’innovation?

S’agissant de croissance économique, le rôle moteur que jouent la science, les technologies et l’innovation ainsi que le savoir dans ce domaine a déjà fait l’objet de nombreuses études.  Ce n’est en effet qu’en axant ses efforts sur la science, les technologies et l’information que l’Afrique pourra résoudre les nombreuses difficultés auxquelles elle se heurte en matière de développement.  Des investissements dans ce domaine nous permettront de stimuler la productivité agricole, d’améliorer la compétitivité de nos entreprises, d’offrir de nouvelles possibilités en matière de création de richesses et de renforcer la capacité d’adaptation et la durabilité de nos économies.  Une telle approche permettra aux économies du continent africain de rattraper les pays à revenus élevés.

Pour que l’Afrique puisse conserver son rythme de croissance et que le peuple africain puisse bénéficier d’un meilleur niveau de vie, nous devons créer un environnement qui favorise la protection et la valeur des actifs intellectuels qui sont propres à l’Afrique.  Ce peut être, notamment, par la protection des indications géographiques.  Nous devons également donner toute priorité aux opportunités qu’offre la révolution numérique dans le domaine des sciences, des technologies, de l’innovation et de la créativité qui, en facilitant la diffusion du savoir, ouvrent la voie à la croissance économique et au progrès social.

La coopération internationale est-elle importante?

Oui, car il est en effet essentiel que nous œuvrions non seulement à un niveau national mais également au plan international.  À Maurice, nous investissons actuellement pour élaborer un nouvel écosystème national de la propriété intellectuelle dans le but de promouvoir l’innovation.  Toutefois, si des systèmes de propriété intellectuelle bien conçus ne peuvent être que bénéfiques pour les économies nationales, des systèmes inadaptés peuvent, en revanche, leur porter préjudice.  Dans ce domaine, les décideurs doivent avant tout s’assurer que le système de propriété intellectuelle qu’ils conçoivent et mettent en place est bien adapté aux conditions du pays concerné.  Cela nécessite un processus d’élaboration de la politique générale qui implique toutes les parties prenantes et tous les acteurs économiques.  La propriété intellectuelle est une question transversale qui touche tous les secteurs de l’activité économique, y compris ceux dans lesquels les pays en développement présentent un avantage par rapport aux autres pays, notamment, en ce qui concerne le patrimoine culturel et les savoirs traditionnels.  Je suis convaincue que les droits de propriété intellectuelle constituent l’élément déterminant qui permettra aux pays émergents de l’Afrique d’exploiter pleinement leur potentiel en matière d’innovation et de création et de générer des richesses.  Il va toutefois sans dire que nous ne devons pas travailler de manière isolée.  Nous faisons partie de l’Afrique et seuls le partage et la coopération avec les autres pays pourront garantir notre succès.

Pourquoi est-il nécessaire que les décideurs investissent dans la recherche-développement?

Si les politiciens sont liés par leurs promesses électorales, ils ont également pour mission d’améliorer les moyens de subsistance de leurs citoyens et de créer des opportunités pour les jeunes.  En tant que continent, l’Afrique est jeune.  Onze millions de jeunes diplômés sortent chaque année des universités africaines.  La seule manière de tirer parti de ces talents pour nos économies est de créer un environnement favorable à l’esprit d’entreprise.  Les pouvoirs publics ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine : ils doivent mettre en œuvre des politiques générales efficaces pour créer un tel environnement.

L’Afrique est un continent très riche qui ne doit plus seulement être exportateur net de matières premières mais commencer à créer des produits à plus grande valeur ajoutée.  Ce n’est qu’alors que nous pourrons véritablement accroître nos capacités de fabrication, créer de la valeur ajoutée et offrir des opportunités économiques à la jeunesse de notre continent.

À la veille de la conférence, de jeunes innovateurs, créateurs et entrepreneurs
africains ont assisté à un atelier sur la propriété intellectuelle, l’innovation,
et la créativité dans le but de favoriser l’esprit d’entreprise et la création
d’emplois (photo: © OMPI 2015. Cheikh Saya Diop).

Parmi les défis majeurs pressants à relever, pourquoi l’innovation est-elle une priorité?

Les pays d’Afrique sont confrontés à des difficultés majeures, notamment dans le domaine de la santé, mais nous ne sommes pas les seuls dans cette situation.  La meilleure façon de relever ces défis consiste à renforcer nos capacités dans les secteurs de la science, des technologies et de l’innovation.  Des initiatives comme WIPO Re:Search qui vise à promouvoir la recherche sur des maladies qui sévissent fortement en Afrique comme les maladies tropicales négligées, le paludisme et la tuberculose, appuient cet objectif et complètent les travaux menés par d’autres aux fins d’alléger le lourd fardeau des maladies en Afrique.  Dans ce domaine, le rôle des responsables politiques est crucial si nous voulons véritablement améliorer la performance de l’Afrique en matière d’innovation.

L’exode des cerveaux constitue-t-il une entrave aux perspectives de développement économique de l’Afrique?

Dans la plupart des hôpitaux de Chicago, la majorité des médecins sont d’origine africaine.  Comment inciter ces brillants cerveaux à retourner en Afrique?  Imaginez la différence que cela ferait.  Néanmoins, ces médecins ne retourneront dans leur pays que s’ils disposent d’un environnement qui leur permette de travailler avec efficacité.  Il incombe aux gouvernements d’établir un tel environnement.  Des mesures incitatives financières seules ne suffisent pas.  La Chine et l’Inde ont su rapatrier leurs cerveaux, pourquoi n’en serait-il pas de même pour l’Afrique?

Pourquoi aviez-vous choisi d’être scientifique?

Avant de me lancer en politique, j’étais une scientifique.  Mes professeurs m’avaient donné le virus de la science.  Ils m’avaient enseigné combien la science est belle et possède les réponses à de nombreuses questions que nous nous posons.  En tant que jeune fille, j’ai été dissuadée de faire carrière dans ce domaine mais j’ai néanmoins poursuivi dans cette voie.  C’est pour cette raison que je défends ardemment la science et la place des femmes dans ce secteur.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans la politique?

Si vous faites vraiment de la politique, vous pouvez avoir une incidence sur les moyens de subsistance des populations.  C’est en fait le mandat des responsables politiques.  Si, par exemple, je réussis à améliorer la transparence au gouvernement, ainsi que la qualité de la formation théorique et pratique, notamment dans le domaine de la science, de l’ingénierie et des technologies et à renforcer le paysage de la propriété intellectuelle dans mon pays et en Afrique, alors j’aurai réalisé ma mission.

Quel est le message que vous souhaiteriez adresser aux jeunes filles ayant des ambitions de carrière et aux dirigeants politiques pour résoudre les questions de parité?

Mon message à l’intention des jeunes filles est le suivant : si vous voulez réussir, la qualité ne se fonde pas sur une question de sexe.  Axez-vous sur la qualité, et rien que la qualité.  C’est la formule gagnante.

Mon message à l’intention des responsables politiques : la population africaine comprend plus de 50% de femmes.  La difficulté est de trouver comment exploiter les compétences de ces femmes.  Cela commence par l’éducation.  Il faut, en effet, encourager les jeunes filles à étudier la science et à travailler dans cette discipline.

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