Les innovateurs en Afrique : dans les starting blocks des affaires

Septembre 2015

Par Catherine Jewell, Division des communications de l’OMPI

“L’Afrique bouge”.  C’est ce qu’a déclaré le président des États‑Unis d’Amérique, Barack Obama lors du Sommet mondial de l’entrepreneuriat au Kenya cette semaine.  Une nouvelle génération d’entrepreneurs férus de technologie avec une attitude gagnante insuffle un vent de dynamisme sur les start‑ups africaines, qui connaissent actuellement une croissance fulgurante.  Le continent africain bourdonne d’activités portées par l’innovation et l’entrepreneuriat.  Des centres de technologie, des pépinières d’entreprises et d’autres initiatives émergent dans tout le continent, faisant régner un esprit d’optimisme et ouvrant des opportunités sans précédent à la croissance.  Ces initiatives ont donné naissance à DEMO Africa, partenariat établi entre les secteurs public et privé, dont le directeur de production, Harry Hare, partage ici quelques‑unes de ses réflexions sur la révolution technologique en Afrique.

Qu’est‑ce que DEMO Africa?

DEMO Africa est le tremplin de lancement des nouvelles start‑ups de la technologie.  Il s’agit d’une plate‑forme sur laquelle la majorité des entreprises innovantes peuvent lancer leurs produits et faire connaître à l’Afrique et au reste du monde ce qu’elles ont créé.  Chaque année, des start‑ups de toute l’Afrique se portent candidates pour avoir la possibilité de promouvoir leurs innovations lors de la conférence annuelle de DEMO Africa.  Nous avons recensé 40 des start‑ups les plus innovantes pour les inviter à participer à cette manifestation.  Il s’agit d’entreprises dont l’objectif est de résoudre des problèmes mondiaux réels et qui ont toutes les chances d’y parvenir.

L’édition 2014 de DEMO Africa a été marquée par l’attribution du prix de l’innovation SWELL.  Saisi Wireless, start‑up du Zimbabwe, qui fournit des accès wi‑fi publics gratuits en utilisant la bande passante inoccupée des routeurs et des points d’accès de wi‑fi, s’est vue décerner ce prix et a gagné un voyage tous frais payés à la Silicon Valley afin de pouvoir participer au programme “SWELL Innovation tour” qui se déroulera dans cette région des États‑Unis d’Amérique.  SWELL, partenaire de DEMO Africa, est non seulement un partenariat établi au niveau mondial pour l’innovation mais également un accélérateur d’innovation pour les entreprises (photo: Demo Africa).

La conférence DEMO Africa rassemble les écosystèmes technologiques de l’Afrique en un seul lieu.  Pour les principales start‑ups africaines, c’est là l’opportunité de présenter leurs innovations aux sociétés de capital‑risque, aux investisseurs, aux acheteurs de technologies et aux médias de ce continent et au‑delà, et de s’assurer de trouver des investisseurs et de faire la promotion de leurs inventions.

Qu’est‑ce qui rend le secteur de la technologie africaine si intéressant?

Le secteur de la technologie en Afrique est un secteur émergent, dont les nouveaux entrepreneurs sont non seulement passionnés par ce qu’ils font mais hautement compétents, ambitieux et des plus dynamiques.  Il s’agit d’un mélange puissant qui génère de fortes doses d’enthousiasme et de foi dans le potentiel que présente l’Afrique pour rejoindre les acteurs de la scène mondiale.

Ce continent compte un grand nombre de jeunes talents et les gouvernements commencent à s’impliquer pleinement en vue d’utiliser cette source massive de cerveaux pour mettre en œuvre des changements positifs, notamment par le biais de la technologie.  L’Afrique doit faire face à de nombreux problèmes, tant sur le plan de l’éducation que de la santé et des infrastructures, et les technologies émergentes sur ce continent permettent précisément de résoudre ce type de problème.  C’est là ce dont les gens prennent conscience et ce qui les intéresse.

Quels sont les changements qui se produisent dans l’environnement technologique de l’Afrique aujourd’hui?

Depuis le lancement de DEMO Africa en 2012, l’activité des start‑ups a vraiment décollé.  Non seulement leur nombre est élevé mais ces entreprises se distinguent également par leur qualité.  L’Afrique vit un temps fort qu’il est passionnant de partager en étant sur ce continent en ce moment et en travaillant précisément dans ce domaine.

S’agissant de l’environnement technologique de l’Afrique, le plus extraordinaire c’est que pour la première fois depuis longtemps nous assistons à la construction de nouvelles technologies en Afrique, par des Africains, et pour des Africains, mais de technologies qui peuvent également être utilisées partout dans le monde, et notamment dans d’autres pays en développement.  Si auparavant l’Afrique se contentait de figurer parmi les consommateurs de technologies, aujourd’hui au contraire elle crée elle‑même de nouvelles technologies et utilise des technologies conçues et fabriquées en Afrique.  Elle exporte même ses produits technologiques dans le monde entier.

L’Afrique doit relever deux défis qui aujourd’hui constituent également des opportunités.  Le premier renvoi aux nombreux problèmes auxquels notre continent est confronté.  Le deuxième est notre manque de “connectique informatique”.  C’est cette pénurie même qui a d’ailleurs ouvert la porte à l’arrivée massive de téléphones mobiles à laquelle nous assistons sur tout le continent et qui génère de vastes possibilités de mise en œuvre de solutions utilisant la téléphonie mobile.  Les start‑ups sont bien conscientes de l’opportunité que représente cette envolée de la technologie mobile en Afrique qui crée d’importants marchés pour leurs produits.  C’est pour cette raison que pratiquement plus de 50% des applications lancées par le biais de DEMO Africa utilisent la technologie mobile.

Quels sont les principaux enjeux pour les start‑ups africaines?

Le premier enjeu est l’accès aux capitaux.  Nombreuses sont les start‑ups pour lesquelles il est difficile de trouver le capital de départ dont elles ont besoin pour valider leur concept.  Ensuite, une fois cet obstacle franchi, elles ont besoin de capitaux pour développer leurs activités.

Le deuxième enjeu est la capacité, non pas la capacité technique à élaborer de nouvelles solutions, mais les compétences générales pour placer un produit sur le marché, gérer les ventes, la commercialisation, les ressources humaines, etc.  Ce sont des compétences essentielles pour créer une entreprise et assurer sa pérennité.  Bon nombre de ces start‑ups ont été créées par des spécialistes techniques qui n’ont tout simplement jamais eu l’opportunité de se former et d’acquérir les compétences requises pour gérer une entreprise correctement.

Le troisième enjeu est la crédibilité.  Les investisseurs ont besoin de voir en ces start‑ups des partenaires crédibles offrant des technologies solides et des solutions commerciales viables.  Pouvoir générer une telle crédibilité sur le marché est un véritable défi à relever.  Nous pouvons observer un certain nombre de changements dans ce sens, mais ils ne se mettent en place que lentement.

Le quatrième enjeu est la connectivité.  Aujourd’hui, la survie d’une entreprise dépend de sa possibilité d’avoir accès aux réseaux de clients ou d’entreprises, et un grand nombre de start‑ups ont encore du mal à avoir accès à ces réseaux, ce qui les place dans une situation difficile.  Nombreux sont ceux qui ont la phobie des solutions technologiques mises en place par des start‑ups car dans leur esprit, start‑up est encore synonyme d’incertitude.  Néanmoins, de grands groupes se tournent aujourd’hui vers des solutions technologiques élaborées par des start‑ups.  En effet, on peut observer des changements dans ce domaine également car ces mêmes groupes souhaitent établir des partenariats avec ces start‑ups pour mettre en place des stratégies communes de commercialisation de leurs produits.

Le cinquième enjeu concerne l’utilisation efficace de la propriété intellectuelle, qui constitue un facteur clé de la réussite de ces entreprises.  Il est essentiel qu’elles protègent leurs actifs en matière d’innovation, mais il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine, notamment pour changer la vision que les start‑ups ont de la propriété intellectuelle et pouvoir leur faire comprendre que la propriété intellectuelle est l’élément déterminant qui leur permettra de progresser et d’atteindre leurs objectifs.

Les start‑ups savent bien qu’elles doivent protéger leurs idées et leurs activités, et bien souvent elles sont réticentes à partager les informations relatives à leurs produits avant d’avoir signé un accord de non‑divulgation.  Néanmoins, elles utilisent bien souvent cet accord de manière contre‑productive.  Trop préoccupées par leurs propres intérêts, elles ont tendance à présenter à la signature d’investisseurs potentiels un accord hostile, ne servant les intérêts que d’une seule partie, ce qui est loin de contribuer à établir un climat de confiance ou les liens requis pour étayer des résultats fructueux.

Les start‑ups ne peuvent progresser qu’en s’appuyant sur un écosystème.  Les gouvernements ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine et à cette fin ils doivent mettre en place un cadre réglementaire solide et des politiques favorables aux entreprises.  Par nature, tout investissement est une entreprise risquée, et les gouvernements peuvent précisément contribuer à atténuer ces risques.

Quelle est la condition essentielle pour assurer la durabilité du secteur de la technologie en Afrique?

Les marchés sont en eux‑mêmes la clé de la viabilité.  C’est en produisant des solutions réelles pour traiter des problèmes réels que l’on crée des marchés.  En effet, dès lors que les personnes qui étaient confrontées à un problème technique peuvent acheter un produit ou un service qui résout ce problème se crée un marché pour ce produit.

L’Afrique doit relever un grand nombre de défis, mais en fait chacun d’eux constitue également une opportunité de créer des solutions pratiques et de les appliquer.  Nous n’avons pas besoin de copier ce que les autres ont fait, nous devons simplement examiner tous les problèmes que nous devons résoudre, recenser nos besoins et élaborer des applications pour y répondre.  En d’autres termes, nous devons tracer notre propre chemin, et c’est précisément ce qui se passe en ce moment en Afrique, et ce qui est passionnant.

DEMO Africa est pour les principales start‑ups d’Afrique l’opportunité de faire valoir leurs innovations auprès de sociétés de capital‑risque, d’investisseurs, d’acheteurs de technologies et les médias (photo: Demo Africa).

Quelles sont les améliorations que l’on peut observer en matière d’investissements?

On peut en effet observer une réelle prise de conscience des investisseurs qui comprennent que l’essor des technologies en Afrique peut être une manne pour les investisseurs.  Ceux‑ci ont un rôle essentiel à jouer car ce sont bien les investissements effectués qui permettent aux entrepreneurs d’aller de l’avant, d’atteindre l’objectif qu’ils se sont fixé, et le succès de toute start‑up repose sur sa capacité à augmenter ses activités.

Nous avons certes encore du chemin à parcourir pour attirer des investisseurs locaux, qui sont plus enclins à investir dans la pierre.  Tant que les investisseurs locaux n’auront pas pris pleinement conscience de l’intérêt d’investir dans la technologie, il sera difficile d’assurer des investissements durables dans les start‑ups africaines.  Un grand nombre d’investisseurs de la Silicon Valley et d’Europe ne connaissent pas bien la situation de la technologie en Afrique et en conséquence ils ont tendance à freiner leurs investissements dans les start‑ups.  C’est précisément pour cette raison que le rôle des investisseurs locaux est crucial.  Il s’agit d’un long chemin à parcourir, et nous avançons doucement mais sûrement.

Nous préparons actuellement avec nos partenaires l’organisation d’un atelier de formation (Angel Investor Bootcamps) dont le but sera de mobiliser les investisseurs providentiels aux premiers stades de la vie des entreprises et de mettre en évidence le potentiel énorme que représente l’Afrique dans ce domaine.  Dans le cadre de DEMO Africa 2014, nous avons organisé également le premier sommet annuel des investisseurs providentiels (Annual Angel Investor Summit), qui a connu un grand succès et donné naissance au réseau d’investisseurs africains ABAN.  Une manifestation similaire est organisée dans le cadre de DEMO Africa 2015 qui rassemblera un nombre croissant d’investisseurs de tout le continent et d’autres pays également.

Quels sont les avantages qu’offre DEMO Africa aux start‑ups?

DEMO Africa sert de plate‑forme de lancement pour les produits des start‑ups et leur offre la publicité et l’opportunité d’attirer les investissements dont elles ont besoin.  Elles bénéficient d’une aide commerciale et de conseils fournis par une équipe d’accompagnateurs et de mentors dans nos ateliers de formation.  Ces cours de formation intensive de trois jours destinés aux entrepreneurs couvrent tous les aspects de la création d’une entreprise, y compris la propriété intellectuelle.  Nous les préparons à mettre en valeur leurs produits lors de la manifestation de lancement, et nous les suivons pendant six mois après cet événement afin de les aider à résoudre tout problème susceptible de se poser.  Les start‑ups bénéficient également d’une forte exposition médiatique, et, autre élément déterminant, elles peuvent aussi intégrer le réseau mondial de DEMO Africa.  Si une start‑up vient présenter ses produits pour la première fois lors de DEMO Africa, elle peut également se présenter lors d’autres manifestations DEMO.  Si des start‑ups décident de pénétrer le marché nord‑américain, par exemple, elles peuvent venir présenter leurs produits à la DEMO de la Silicon Valley, ou si elles souhaitent attaquer le marché brésilien, elles peuvent aller présenter leurs produits à DEMO BRASIL.

Et demain?

Nous assistons à l’apparition de produits et de solutions de niveau mondial créés en Afrique, ce qui commence à être remarqué en dehors du continent.  Nous observons également la mise en place de coentreprises entre des entrepreneurs africains et leurs homologues dans d’autres pays, mais, fait le plus important, nous ne pouvons que constater l’intérêt croissant que portent à ces entreprises les sociétés de capital‑risque tant en Afrique qu’en Europe et aux États‑Unis d’Amérique.  Tous ces facteurs mettent en évidence un terreau fertile d’où ne peuvent que germer des solutions de haut niveau.

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