Ghana : la dynamique de l’innovation dans le secteur de la médecine traditionnelle

Février 2015

Par George O. Essegbey, directeur, et Stephen Awuni, chercheur, Institut de recherche scientifique et technologique, Conseil pour la recherche scientifique et industrielle (CSIR), Accra (Ghana)

Ces 30 dernières années, le Ghana a fait d’énormes progrès dans le renforcement du statut de la médecine traditionnelle en tant que solution viable en ce qui concerne l’accès aux soins de santé. Grâce à l’instauration d’un cadre politique favorable, le Gouvernement a favorisé l’innovation et amélioré la pratique de la médecine traditionnelle. De par son caractère informel cependant, cette pratique pose des problèmes particuliers dès lors qu’il s’agit d’assurer la pérennité du secteur ou de faire en sorte que politiques et pratiques soient pleinement en phase.

Stephen Awuni, chercheur au CSIR, en compagnie d’un phytothérapeute traditionnel au cours d’un entretien. Au Ghana, pour près de 70% de la population, la médecine traditionnelle est une solution à la fois souhaitable et indispensable pour résoudre des problèmes auxquels la médecine conventionnelle ne peut remédier de manière satisfaisante. (Photo: CSIR)

L’expérience du Ghana dans le domaine de la médecine traditionnelle jette un éclairage intéressant sur la dynamique de l’innovation dans un secteur qui, bien qu’il joue un rôle crucial dans la réalisation des objectifs en matière d’accès équitable aux soins de santé, repose essentiellement sur des microentrepreneurs relevant de l’économie informelle (voir encadré). Les résultats obtenus par ce pays dans la mise en valeur de la phytothérapie ont récemment fait l’objet d’une étude dans le cadre du Plan d’action de l’OMPI pour le développement, lequel se penche sur la façon dont l’innovation – à savoir la mise au point et l’adoption de produits et de procédés nouveaux et améliorés – se manifeste dans le secteur informel de l’économie, sur les mécanismes permettant aux tradipraticiens d’obtenir un avantage concurrentiel et, en particulier, sur les moyens déployés par les acteurs du secteur informel pour protéger leur savoir-faire.

La médecine traditionnelle dans le paysage de l’innovation au Ghana

L’étude montre que les tradipraticiens, les décideurs, les chercheurs, les organes de réglementation, les entrepreneurs et les consommateurs sont des acteurs fondamentaux dans le domaine de l’innovation relative à la médecine traditionnelle ghanéenne. Chacun, à sa façon, est un vecteur d’innovation en la matière et permet d’une part de proposer un accès à des produits et des services de qualité à un prix abordable, et d’autre part de créer des moyens de subsistance durables. Des facteurs externes, comme des accords commerciaux et économiques ou des progrès scientifiques et techniques, aident également à façonner le paysage de l’innovation propre à ce secteur.

En règle générale, les politiques nationales en matière d’innovation sont axées sur les activités de recherche-développement dans les domaines de la science et de la technologie. Or, au Ghana, les progrès et la pérennité du secteur de la médecine traditionnelle reposent sur la création d’un environnement capable de s’appuyer sur le caractère informel de la médecine traditionnelle tout en continuant de promouvoir l’innovation et de soutenir l’esprit d’entreprise en vue d’améliorer la qualité et l’efficacité des médicaments traditionnels et de la pratique de cette discipline.

Pour un très grand nombre de personnes, notamment dans les pays en développement, la médecine traditionnelle s’impose d’elle-même. Ceci est d’autant plus vrai pour les habitants de zones reculées ou isolées, où la distance et le coût sont des obstacles à l’utilisation de traitements allopathiques. Au Ghana, pour plus de 70% de la population, la médecine traditionnelle est une solution à la fois souhaitable et indispensable pour résoudre des problèmes auxquels la médecine conventionnelle ne peut remédier de manière satisfaisante.

Les efforts déployés par le Ghana pour transformer la médecine traditionnelle en un puissant vecteur d’amélioration de l’accès aux soins de santé remontent au début des années 90. Avec à peine un médecin formé à la médecine conventionnelle pour 1200 patients contre un tradipraticien pour 400 patients, la médecine traditionnelle a un rôle important à jouer dans la réalisation des objectifs nationaux concernant l’accès équitable aux soins de santé.

Créer un cadre de politique générale propice à l’innovation : un élément crucial

L’expérience du Ghana souligne à quel point il est important d’élaborer et de mettre en place un cadre de politique générale propice à l’innovation adossé à une législation et une réglementation appropriées. À cet égard, le Ministère de la santé ghanéen, responsable du système de prestation de soins de santé du pays, a joué un rôle déterminant en ce qui concerne la promotion de l’innovation dans le secteur de la médecine traditionnelle et son adoption en tant que solution alternative (voir encadré). En effet, contrairement à la médecine classique, la médecine traditionnelle repose rarement sur un solide fondement scientifique et s’appuie généralement sur un savoir acquis au fil de nombreuses années d’expérience. Le ministère a apporté une contribution essentielle en levant les entraves liées au contrôle de la qualité et à l’efficacité des médicaments et en donnant à la médecine traditionnelle une assise scientifique plus rigoureuse.

En 1994, la Direction des médecines traditionnelles et alternatives a été créée sous l’égide du Ministère de la santé. Ce fut un premier pas important sur la voie de l’intégration de la médecine traditionnelle à base de plantes dans le système de santé ghanéen. Sa mission consiste à proposer un système de santé complémentaire, clairement défini et reconnaissable, fondé sur “l’excellence de la connaissance en matière de médecine traditionnelle et alternative”.

La loi n° 575 sur la pratique de la médecine traditionnelle, adoptée en 2000, a elle aussi permis de consolider la politique gouvernementale en imposant à tous les tradipraticiens de s’enregistrer auprès du Conseil de la pratique de la médecine traditionnelle, ce qui a constitué une avancée significative s’agissant du relèvement des normes et d’officialisation de la médecine traditionnelle. Aux termes de cette loi, la médecine traditionnelle s’entend d’une pratique fondée sur des croyances et des idées et reconnue par la communauté comme capable de guérir à l’aide de plantes et d’autres substances présentes dans la nature. Autre élément important, cette loi reconnaît expressément que la médecine traditionnelle ne s’arrête pas à la simple dimension physique mais englobe les dimensions sociale et psychologique des soins de santé.

Les initiatives politiques du ministère ont débouché sur la création de cliniques de médecine traditionnelle dans les hôpitaux publics et sur l’inscription d’une série de plantes médicinales sur sa liste des médicaments essentiels.

Le rôle des tradipraticiens

Les tradipraticens œuvrent eux aussi à la mise en valeur de leur pratique. La médecine traditionnelle repose sur l’exploitation de ressources disponibles au niveau local et de connaissances quant aux bienfaits thérapeutiques de certaines plantes et de leurs dérivés. Les praticiens jouent un rôle clé en termes de partage des connaissances, d’apport de valeur ajoutée et d’amélioration de la qualité et de l’offre de médicaments et de soins, notamment grâce au solide réseau d’associations qu’ils ne cessent d’étoffer.

Des produits et des procédés innovants

L’efficacité accrue des médicaments, l’élargissement de la gamme de produits proposés et l’utilisation de nouveaux procédés de fabrication sont autant de signes qui témoignent de la dynamique de l’innovation dans ce secteur.

La médecine traditionnelle sert à traiter toutes sortes d’affections comme le diabète, la fièvre, l’hypertension ou la stérilité. On compte parmi les produits innovants un large éventail de préparations à base de plantes – sous forme de gélules, de pilules, de crèmes ou de teintures – vendues dans une très grande variété de points de vente allant des marchés traditionnels (de Makola et d’Accra par exemple) aux kiosques spécialisés au coin de la rue, en passant par les sacoches d’herboristes ambulants, sans parler du nombre croissant de pharmacies modernes qui fleurissent dans les grandes agglomérations.

Les modes de production traditionnels ont cédé la place à des technologies modernes permettant de fabriquer, conditionner et commercialiser les remèdes traditionnels. De nombreux praticiens, notamment lorsqu’ils disposent d’installations de grande envergure, utilisent désormais des machines à broyer, mixer, malaxer, des appareils d’embouteillage et de remplissage de tubes et de capsules et des récipients en acier inoxydable. Les installations de production, conçues pour assurer la stabilité de l’approvisionnement et une production en continu, sont équipées de réservoirs d’eau, de pompes et de générateurs. Quant au système de conditionnement, il prévoit des fermetures hermétiques et des étiquettes indiquant des informations fiables sur les dosages, les dates d’expiration ou les numéros de lot. Des fabricants aux méthodes plus perfectionnées encore vérifient la qualité de leurs produits à l’aide de pH-mètres et d’analyseurs. Enfin, des cliniques spécialisées dans la phytothérapie traditionnelle utilisent des outils de diagnostic modernes.

Grâce à toutes ces nouveautés, le caractère acceptable des médicaments issus de la médecine traditionnelle n’est pas simplement une question de croyance ou de culture mais bien le résultat d’une confiance accrue en leur qualité et leur efficacité.

En dépit des grandes avancées réalisées, le secteur se voit entravé dans sa progression par la faible envergure et la fragmentation de ses activités. Au Ghana, la médecine traditionnelle forme un continuum : la majeure partie des microentrepreneurs se positionnent à différents niveaux de l’échelle de l’économie informelle tandis qu’une minorité d’entrepreneurs de plus grande envergure interviennent à l’intérieur du secteur structuré de l’économie. Il arrive même que des entrepreneurs soient présents de part et d’autre de la barrière. Pour innover et évoluer, il est donc essentiel que les microentreprises du secteur informel aient accès aux financements, à l’expansion du marché et à de nouvelles compétences.

Ce constat met en lumière la nécessité d’élaborer des politiques visant à soutenir l’apprentissage et le transfert de connaissances à l’intérieur du secteur pour favoriser l’innovation en médecine traditionnelle. Mettre l’accent sur la formation et la recherche-développement contribue à initier les tradipraticiens à de nouvelles techniques de production et de transformation et à de bonnes pratiques en matière d’assurance qualité et de fabrication, entre autres. À cet égard, les associations de tradipraticiens, à l’image de la GHAFTRAM, ont un rôle important à jouer dans la promotion de l’innovation et l’échange de meilleures pratiques entre membres.

Des progrès ont été faits dans l’utilisation de marchés publics comme moyen de développement des débouchés pour les médicaments à base de plantes médicinales locales. L’inscription de traitements issus de la médecine traditionnelle sur la liste des médicaments remboursables au titre du système national de sécurité sociale contribuerait elle aussi à stimuler le marché.

Il ressort de l’étude qu’à l’heure actuelle, comme on pouvait s’y attendre, les plus grosses entreprises du secteur sont celles qui sont le plus à même d’intensifier leur production. Or, pour atteindre les objectifs en matière d’accès équitable aux soins de santé, le défi majeur consiste à appuyer le développement de l’ensemble du secteur. L’élargissement des activités n’en pose pas moins un dilemme. En effet, si les tradipraticiens font évoluer leur activité et y apportent une valeur ajoutée grâce à l’innovation, le prix de leurs produits pourrait augmenter, ce qui les rendrait moins accessibles pour les consommateurs. Ce type de scénario met en évidence la nécessité de mettre en place des politiques cohérentes qui favorisent l’évolutivité sans compromettre l’accessibilité.

Tirer parti de la valeur de l’innovation

Si le Ghana dispose d’un système de propriété intellectuelle officiel et efficace, les tradipraticiens sont peu nombreux à y avoir recours pour protéger leurs innovations ou leurs intérêts commerciaux et ceux d’entre eux qui l’utilisent relèvent généralement de l’économie formelle. La majeure partie des tradipraticiens fait appel au secret d’affaires.

Solidement ancré dans la culture, le secret d’affaires ne présente qu’un coût limité, voire inexistant, pour le particulier (bien qu’il puisse entraîner une énorme perte pour la collectivité dès lors qu’un savoir non codifié et non transmis s’éteint avec son inventeur).

De nombreux tradipraticiens, en particulier au sein du secteur informel de l’économie, ignorent que l’acquisition de droits de propriété intellectuelle (sous forme de marques, de dessins et modèles ou de brevets) peut leur procurer des avantages. Qui plus est, ceux qui connaissent le système de propriété intellectuelle ont souvent du mal à satisfaire aux critères très stricts liés à l’obtention d’une protection au titre de la propriété intellectuelle. Il reste encore beaucoup à faire pour sensibiliser les tradipraticiens et mieux les informer quant à la façon dont ils peuvent mettre à profit les droits de propriété intellectuelle pour protéger leurs intérêts commerciaux à long terme. Favoriser l’innovation et renforcer l’esprit d’entreprise chez les tradipraticiens relevant du secteur informel de l’économie constitue pour le Ghana un enjeu politique fondamental.

Initiatives de politique générale visant à appuyer le développement de la médecine traditionnelle au Ghana

Parmi ces initiatives figurent :

  • La Loi sur la pratique de la médecine traditionnelle, loi n° 575 de 2000
  • Le Plan stratégique pour le développement de la médecine traditionnelle (2002-2004)
  • La Politique sur le développement de la médecine traditionnelle (2003)
  • Le Manuel de formation à l’intention des tradipraticiens (2003 et 2005)
  • Le Plan stratégique pour le développement de la médecine traditionnelle (2005-2009)
  • Le Code de déontologie et les Normes de pratique (traduits en trois langues locales – 2006)
  • La Liste des plantes médicinales recommandées essentielles pour les services de soins de santé primaires (2008)
  • La Politique et les directives administratives pour la médecine alternative complémentaire (2008)
  • Les Directives pour un cadre de protection des droits de propriété intellectuelle rattachés aux savoirs autochtones liés à la santé et aux ressources en plantes médicinales (2008)

Comment définir l’économie informelle?

Depuis plus de 40 ans, le rôle joué par l’économie informelle dans le développement économique, la réduction de la pauvreté et la création d’emploi dans les pays à faible revenu retient toute l’attention des universitaires et des responsables politiques. Apparu dans les années 70, le terme “économie informelle” ne fait pas encore l’objet d’une définition universellement acceptée. Sa portée est également mal définie. À ne pas confondre avec l’économie illégale ou souterraine, l’économie informelle repose généralement sur de petites entreprises familiales (ou individuelles) qui fournissent des biens et des services en échange d’une rémunération ou de troc mais qui ne sont pas soumises à une réglementation.

Dans le cadre des efforts déployés pour rehausser le statut de la médecine traditionnelle (et préserver du charlatanisme), on s’inquiète dans le milieu des tradipraticiens les plus expérimentés de voir la médecine traditionnelle et la médecine conventionnelle tout simplement fusionner. Pour eux, il est essentiel de maintenir la distinction et de continuer à considérer la médecine traditionnelle comme une médecine parallèle.

S’il convient d’adopter une réglementation plus stricte pour asseoir la crédibilité de la médecine traditionnelle, tout le défi pour les responsables politiques consiste à concevoir des approches novatrices permettant d’exploiter le potentiel d’innovation des acteurs du secteur de l’économie informelle.

En règle générale, les politiques nationales dans le domaine de l’innovation négligent cette dimension de l’économie informelle. Le Ghana, lui, a déjà enregistré des avancées en créant des passerelles entre la science et la technique modernes et la médecine traditionnelle. À preuve les préparations à base de plantes médicinales prescrites dans des hôpitaux publics ou la mise en place du premier programme de licence en phytothérapie à l’Université des sciences et des technologies Kwame Nkrumah.

Si le système de santé ghanéen se classe globalement parmi les premiers d’Afrique subsaharienne, des goulots d’étranglement persistent en matière d’accessibilité ainsi que des lacunes en termes de politiques et de pratiques. Pour surmonter ces difficultés, les décideurs devront sortir des sentiers battus et permettre à la multitude de microentrepreneurs qui forment le socle de la médecine traditionnelle du Ghana de prendre toute leur place. Il faut y voir une occasion de soutenir la réalisation des objectifs nationaux en matière d’accès équitable aux soins de santé et de développement économique. Continuer à œuvrer en faveur de la mise en valeur de la médecine traditionnelle devrait considérablement favoriser la création d’emplois tout au long de la chaîne de valeur. Qui plus est, outre leur utilisation au niveau national, les médicaments issus de la médecine traditionnelle recèlent un formidable potentiel de commercialisation à l’étranger. L’heure est peut-être venue de donner à la médecine traditionnelle une assise industrielle?

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