Collisions créatives au CERN

Août 2014

Par Ariane Koek, directrice du programme International Arts du CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), à Genève (Suisse)

Le Grand collisionneur de hadrons (LHC) transformé en plus grand instrument de musique du monde. La cafétéria du CERN débarrassée de ses tables et de ses chaises pour faire place à une troupe de danse contemporaine. Trente scientifiques “kidnappés” et plongés dans des lieux obscurs au sous-sol d’un bâtiment de laboratoire pour révéler ce que leur fait voir leur imagination. Ce ne sont là que trois exemples des interventions des artistes en résidence du programme Collide@CERN, principale composante du programme phare Arts@CERN du plus grand laboratoire mondial de physique des particules, installé sur la frontière franco-suisse près de Genève (Suisse).

Photo: Julian Calo

Les artistes résidents se manifestent de bien d’autres manières dans ce laboratoire scientifique – l’un des plus productifs de la planète, où collaborent plus de 11 000 chercheurs, ingénieurs et techniciens de 680 institutions et 100 pays. Ils créent ce type de manifestations et de performances inattendues dans le but de perturber et mettre à l’épreuve délibérément la communauté scientifique du CERN et d’ouvrir les scientifiques à de nouvelles façons de concevoir et d’envisager leur travail.

L’action réciproque de l’art et de la science s’est toujours manifestée sous forme d’échange ludique d’idées et de concepts, parfois avec des résultats spectaculaires. On peut prendre comme exemple à cet égard l’œuvre de Léonard de Vinci, à la fois inventeur et artiste. Il n’est toutefois pas courant, de nos jours, qu’une grande organisation de recherche scientifique invite des artistes purement en tant que tels, et non pour leurs talents d’illustrateurs ou de descripteurs d’une science. On peut donc se demander pour quelle raison le CERN le fait, et cela à l’un des moments les plus actifs et les plus importants de son histoire.

Pourquoi un programme Arts@CERN?

Les raisons sont simples, mais diverses. Tout d’abord, la physique des particules et l’art poursuivent un but commun, à savoir celui de tenter d’expliquer et d’exprimer notre place dans l’univers. La physique des particules le fait par le biais des mathématiques et au moyen d’équations, tandis que l’art fait appel à nos sens – toucher, vision, goût, audition et odorat – ainsi qu’aux émotions, connaissances et expériences propres à chacun d’entre nous. Comme l’a observé Julius von Bismarck, le premier artiste en résidence du programme Collide@CERN :

“La motivation fondamentale de mon engagement dans l’art est la même que pour les scientifiques : découvrir ce qu’est notre monde et essayer de contribuer à notre compréhension de celui-ci. Je cherche à créer dans mon travail une réponse sensorielle à la science, une réponse qui passe par le corps et les sens.”

L’art et la science sont des formes de recherche fondamentale animées par la curiosité, ce qui fait du CERN et de l’art des partenaires créatifs naturels. Tous deux donnent naissance à une perspective nouvelle de notre monde : le CERN par le biais de la physique des hautes énergies, dans le Grand collisionneur de hadrons qui recrée les conditions des origines de l’univers, et l’art, par ses multiples manières de voir et d’aborder le monde, notamment le théâtre, la danse, l’architecture, la littérature, la peinture, la sculpture et la musique.

Rapprochez le monde des chercheurs de haut niveau et celui des artistes à la pointe de l’avant-garde dans des collisions créatives soigneusement organisées, et vous connaîtrez la deuxième raison de l’établissement du programme Arts@CERN. En effet, seul le choc de manières différentes de penser et de considérer le monde permet de créer des éclairages nouveaux et de stimuler une culture innovante en amenant une vie et des perspectives renouvelées dans les façons habituelles de penser et de travailler. Quel meilleur endroit pour encourager de telles collisions créatives, qui remettent en question le statu quo et repoussent les limites de l’innovation et de la créativité, que ce centre de recherche internationalement reconnu pour être à la fine pointe de l’ingénierie, de la technologie et de la science?

Prenez par exemple QUANTUM, la nouvelle pièce de danse contemporaine de Gilles Jobin. Cette chorégraphie, inspirée de la résidence effectuée par l’artiste dans le cadre du programme Collide@CERN en 2012 et de ses échanges avec les scientifiques du CERN dont notamment le physicien spécialiste de l’antimatière Michael Doser, fait écho par ses figures au comportement des particules et des forces qui les animent.

La première mondiale de QUANTUM a été donnée au CERN en septembre 2013, dans la salle du détecteur de l’expérience CMS. Ce spectacle captivant, qui marquait la première collaboration du CERN avec le Théâtre Forum Meyrin, a permis à un public de passionnés de danse d’accéder au cœur même de la science. QUANTUM est maintenant en tournée mondiale et figurera en automne 2014 au programme de la prestigieuse Brooklyn Academy of Music (BAM) à New York.

La chorégraphie de QUANTUM, la nouvelle pièce de danse contemporaine de Gilles Jobin, inspirée par la résidence de l’artiste en 2012 et ses échanges avec les scientifiques du CERN, fait écho par ses figures au comportement des particules et des forces qui les animent. QUANTUM est maintenant en tournée mondiale et figurera en automne 2014 au programme de la prestigieuse Brooklyn Academy of Music (BAM) à New York. (Photo: Julian Calo)

Ce qui met en évidence la troisième raison de l’établissement du programme artistique du CERN : ouvrir un nouveau public à la science. Les “collisions créatives” entre artistes et scientifiques permettent de faire découvrir le monde de la science à des personnes pour lesquelles celui-ci, avec ses grands cerveaux, ses grosses technologies et ses mathématiques complexes, peut sembler impénétrable et intimidant. Les artistes utilisent les issues de la science du CERN (qui font partie des matières premières de l’innovation et de la créativité) comme tremplins de leur imagination pour créer des œuvres qui nous séduisent à travers nos sens, nos expériences individuelles et nos intuitions afin de nous amener à des niveaux de compréhension que les communications scientifiques classiques ne pourraient jamais espérer nous faire atteindre. L’art est l’intermédiaire par lequel un public autrement indifférent est conduit à s’intéresser à la science et à la technologie.

En 2013, les divers courants qui constituent le programme Arts@CERN ont permis à l’Organisation d’attirer un nouveau public de quelque 7 millions de personnes et d’atteindre ainsi une audience mondiale d’environ 14 millions de personnes.

Fonctionnement du programme Collide@CERN

Le programme est soigneusement conçu de façon à créer l’espace et les conditions nécessaires au processus créatif et au dialogue interdisciplinaire.

On commence par associer à l’artiste lauréat un “partenaire d’inspiration”, choisi au sein de la communauté du CERN. Cela se fait au cours de la période d’initiation de l’artiste au programme Collide@CERN, trois mois avant le commencement de sa résidence. Assortir un artiste et un scientifique n’est pas toujours chose facile : c’est un processus dans lequel entrent une part de psychologie, une part de chimie et une part d’intuition. Le producteur artistique (en l’occurrence, moi-même) doit s’entretenir avec les personnes concernées afin de choisir celles qui feront la meilleure équipe, c’est-à-dire celles qui se pousseront mutuellement à apprendre des choses nouvelles.

Le partenaire d’inspiration guide l’artiste au sein du CERN, le rencontre chaque semaine pour examiner des idées et pour lui faire rencontrer d’autres personnes sur le campus. Le but recherché est de permettre à l’artiste et à son partenaire d’échanger des idées, et à chacun d’inspirer l’autre en lui faisant découvrir sa manière de voir le monde.

Le théoricien du CERN James Wells, par exemple, est devenu le partenaire du jeune artiste allemand Julius von Bismarck parce qu’ils partageaient un intérêt commun pour les mondes cachés – des lieux qui dépassent les limites de la perception. Julius modifie cette dernière à travers son art, par exemple son œuvre intitulée Versuch Unter Kreisen (Expérience parmi les cercles), dans laquelle un motif de lumière dansante est créé par quatre lampes en mouvement circulaire qui se synchronisent toutes les 78 oscillations, mais sont complètement déphasées pendant les 77 autres. James, de son côté, modifie nos perceptions du monde tel que nous le connaissons en créant des équations apportant la preuve théorique de l’existence des mondes cachés. Bien que rien n’oblige les partenaires d’inspiration à produire une œuvre d’art commune, il arrive que ces “collisions” mènent à un résultat concret. De façon inattendue et spontanée, Julius et James sont en train de créer, deux ans après la résidence de Julius, une œuvre d’art public dans laquelle ils unissent leurs compétences et leur créativité.

Si la résidence offre une grande liberté, en dehors de quelques contraintes, elle impose également une obligation qui constitue une autre condition importante de créativité : les partenaires d’inspiration doivent donner ensemble, au début et à la fin de chaque trimestre de résidence, des conférences publiques au Globe de la science et de l’innovation. Ces dernières attirent de nombreux visiteurs nouveaux ainsi qu’un grand nombre d’autres personnes qui suivent l’évolution de la collision créative tout au long de la durée de la résidence par le biais des plates-formes de médias sociaux du CERN.

Un autre élément du programme, qui peut sembler paradoxal, est que la résidence n’est soumise à aucune attente de résultat précis. Pourquoi? Parce qu’il est impossible de définir le temps nécessaire pour mener à bien une œuvre d’art. Le programme Collide@CERN reconnaît et respecte la dynamique du processus créatif. Choisissez le bon artiste et le bon partenaire d’inspiration, organisez leur résidence de sorte qu’ils rencontrent des personnes capables de stimuler leur inspiration, et il est pratiquement garanti que cela conduira à quelque chose de concret. Jusqu’à présent, les artistes ayant participé au programme ont tous créé une œuvre par suite de leur résidence au CERN – certains même avant que cette dernière ne débute officiellement.

L’artiste sonore américain Bill Fontana, connu pour ses expériences de sculpture de sons exploitant des paysages urbains, a été tellement inspiré par sa visite d’initiation au CERN qu’il a créé une sculpture sonore dans le train, entre Genève et Paris, à partir du matériel audio qu’il venait de recueillir sur place. Cette œuvre, qui “imite un protocole d’expérience scientifique”, a été utilisée au cours de sa résidence pour tirer le LHC de sa dormance et en faire le plus grand instrument de musique du monde.

L’actuel artiste résident a déjà donné acte, de la même manière, de la profonde influence qu’a exercée sur son travail son séjour d’initiation au CERN. Ryoji Ikeda, l’un des principaux artistes de l’information du monde, crée des œuvres à la fois sonores et visuelles. La dernière, intitulée Supersymmetry, présente une vision artistique de la réalité de la nature soumettant le visiteur à une expérience sensorielle immersive dans deux immenses salles occupées par des installations électroniques et numériques. L’exposition a été présentée pour la première fois au Centre des arts et médias de Yamaguchi (YCAM), au Japon, et vient d’ouvrir ses portes au Lieu Unique de Nantes (France). Elle réunit deux installations, Supersymmetry [experiment] et Supersymmetry [experience], illustrant la relation qui existe dans la physique des particules moderne entre expérimentation et observation et entre représentation et modèles mathématiques.

L’installation continuera d’évoluer tout au long de sa tournée internationale, sur la base des idées issues de la résidence au CERN de l’artiste. L’œuvre de ce dernier démontre ainsi le caractère fluide, dynamique et constamment évolutif de la créativité.

Les résidences au CERN s’avèrent fécondes en tant que source d’inspiration, et les œuvres qui en découlent ne cessent pas d’évoluer et de se développer. Comme l’a dit Julius von Bismarck lors du Festival Ars Electronica à Linz, en 2012 : “J’ai amassé suffisamment d’idées au cours de ma résidence pour les 30 prochaines années”.

De nouveaux modèles pour l’échange créatif

Outre le programme de résidence Collide@CERN, Arts@CERN comprend également un programme de visites d’artistes et un programme de recherche pour artistes. Les visites concernées dans le premier sont organisées pour 12 artistes importants ou émergents, qui sont invités à passer une ou deux journées au CERN. L’Organisation a ainsi accueilli le chef d’orchestre finlandais Esa-Pekka Salonen, qui travaille actuellement sur un nouveau projet musical créatif, inspiré par le CERN. De même, le jeune cinéaste néerlandais Ruben Van Leer est en train de réaliser un film de danse et d’opéra d’une durée de 20 minutes intitulé Symmetry, avec la soprano Claron McFaddon. Enfin, le Centre d’art contemporain a demandé à l’artiste d’origine polonaise internationalement reconnue Goshka Macuga de concevoir une exposition inspirée par ses visites au CERN, qui sera présentée en mai 2015.

La dernière nouveauté de l’initiative Arts@CERN est le programme de recherche pour artistes Accelerate@CERN. Celui-ci favorise la collaboration internationale qui est l’essence même du CERN. Chaque année, deux pays s’affronteront dans un concours d’art, et le gagnant se verra remettre une bourse entièrement financée pour un mois de recherche au sein du laboratoire. Les artistes lauréats en cette première année du programme viendront de Grèce et de Suisse.

Il y a toutefois un coût à l’ensemble innovant et avant-gardiste que constituent les différents éléments du programme Arts@CERN, et ce coût est assumé par des bailleurs de fonds extérieurs. Ceux-ci comprennent la Ville et le Canton de Genève (qui financent le prix Collide@CERN Genève), des donateurs privés pour l’essentiel du financement du Prix Ars Electronica Collide@CERN décerné aux artistes travaillant dans la sphère numérique, et un éventail de fondations, organismes et ministères de la culture, qui fournissent des fonds pour les prix Accelerate@CERN spécifiques à divers pays.

Leurs résidences et leurs séjours de recherche étant ainsi financés en totalité, les artistes choisis sont sur un pied d’égalité avec les scientifiques, qui bénéficient eux aussi de bourses lorsqu’ils viennent au CERN. Tout comme leurs collègues scientifiques, les artistes sont sélectionnés pour leur excellence par un jury hautement qualifié. Cette caractéristique essentielle du programme Arts@CERN a pour objet de les mettre sur le même plan afin de créer les conditions nécessaires à l’échange et au respect mutuel, et démontre que le CERN reconnaît les arts, la science et la technologie comme des forces culturelles d’égale importance.

Nous disons parfois que Collide@CERN est la plus récente expérience du CERN, et qu’elle consiste à faire entrer en collision l’ingéniosité, la créativité et l’imagination – des éléments encore plus impalpables que le boson de Higgs, découvert en juillet 2012, soit 40 ans après la formulation de la théorie de son existence. Nous continuons à exprimer la beauté de ces processus humains insaisissables dans les arts, la science et la technologie, à les réunir pour créer et transmettre de nouveaux savoirs et pour inspirer les générations présentes et futures. C’est vers ce but que tendent les organisations du XXIe siècle axées sur le progrès, dont la raison d’être est l’enrichissement de notre monde.

Artistes invités en 2013 :

  • Esa-Pekka Salonen, chef d’orchestre et compositeur finlandais. Il est actuellement chef principal et conseiller artistique de l’orchestre Philharmonia de Londres ainsi que directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles.
  • Anselm Kiefer, peintre et sculpteur allemand. Il utilise dans ses œuvres des matières telles que la paille, la cendre, l’argile, le plomb et la laque et nous confronte, à travers son travail, à des tabous et controverses de l’histoire récente.
  • Arnoud Noordegraaf, compositeur néerlandais contemporain et réalisateur de productions musicales, théâtrales et opératiques. Ses œuvres sont le plus souvent multidisciplinaires et impliquent une combinaison précise et rigoureuse de compositions musicales, d’images de films et, fréquemment, d’éléments théâtraux.
  • Goshka Macuga, artiste conceptuelle polonaise nominée en 2008 pour le prix Turner. Elle crée des environnements sculpturaux complexes, dans lesquels elle allie des faits du passé à des thèmes d’actualité et aux réalités d’aujourd’hui, en mettant en évidence des affinités et des liens qui passeraient autrement inaperçus.
  • Iris van Herpen, styliste de mode néerlandaise, connue pour repousser les frontières de la haute couture.

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