World Intellectual Property Organization

Collaborateur, créateurs, tricheurs

Septembre 2008

Excellent métier, de nos jours, que celui d’écrivain privé. Il y a même des firmes qui offrent ce service d’écriture et de rédaction à ceux qui manquent de temps (comme les personnalités politiques), n’ont pas la plume facile ou sont, au contraire, trop prolifiques pour produire une œuvre sans qu’on les aide à faire leurs recherches ou leurs premiers jets. Alexandre Dumas faisait partie de cette dernière catégorie.

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Alexandre Dumas et Auguste Maquet par le célèbre caricaturiste français Gill. (Photo: ClipArt)

Ce n’est qu’en 2002, alors qu’il était mort en 1870, que les cendres d’Alexandre Dumas ont été transférées au Panthéon, à Paris, où il a rejoint d’autres géants littéraires de son époque, dont notamment Émile Zola et Victor Hugo. Il semble que soit ainsi réglée la question de la paternité de certaines des œuvres les plus aimées de la littérature, telles que la saga des “Trois Mousquetaires”, “Le Comte de Monte‑Cristo” et “La Tulipe Noire”. De nombreux assistants ont participé à l’élaboration des pièces et des romans de Dumas. Le plus remarquable d’entre eux fut Auguste Maquet qui, après l’avoir aidé à écrire, entre autres, les œuvres ci‑dessus, l’attaqua en justice, dans les années 1850, pour impayé et pour récupérer ses droits de propriété littéraire en tant que coauteur. Le tribunal statua que le droit d’auteur appartenait exclusivement à Dumas, mais condamna ce dernier à verser à Maquet la somme de 145 200 francs, payables en 11 ans. Les écrivains qui travaillent ainsi en sous‑traitance souhaitent parfois voir leur travail reconnu, même s’ils signent un contrat par lequel ils acceptent de ne pas exercer leur droit d’attribution en échange de la rémunération qu’ils reçoivent. L’affaire Maquet c. Dumas illustre bien à quel point il est difficile de délimiter clairement la valeur de la contribution de chacun dans ce type de collaboration.

Dumas, lorsqu’on l’attaqua sur la question de la participation de ses collaborateurs, ne fit aucun secret à ce sujet – il avait d’ailleurs écrit en 1845 à la Société des gens de lettres une missive ouverte dans laquelle il nommait Maquet ainsi que les œuvres auxquelles celui‑ci avait contribué. Il fut tout aussi clair en ce qui concerne les sources factuelles et littéraires de son inspiration. Plusieurs de ses romans étant publiés, et cela de manière pratiquement simultanée, sous forme de feuilleton dans divers journaux sur une période de plusieurs mois, un travail permanent d’écriture était nécessaire, avec des délais très restreints. Dumas et Maquet (qui avait une formation d’historien) contribuaient tous deux à la recherche des sujets, à la discussion des intrigues et aux suggestions de détail; Dumas demandait à Maquet de rédiger une première copie qu’il révisait ensuite pour lui donner sa forme finale. La dernière touche était de la main de Dumas, mais une lettre de Matharel de Fiennes à Maquet, durant le procès, révèle que ce n’était peut‑être pas toujours le cas. Un épisode du Vicomte de Bragelonne ayant été perdu à la veille de sa publication dans le journal Le Siècle, de Fiennes avait en effet demandé à Maquet de venir récrire son texte, de mémoire, à ses bureaux. L’exemplaire revu par Dumas ayant ensuite été retrouvé, il avait comparé les deux versions et constaté que ce dernier n’y avait changé en tout et pour tout qu’une trentaine de mots sur 500 lignes.

La comparaison de deux manuscrits – ou de deux documents produits par ordinateur, même sur des machines distinctes – n’a toutefois rien de probant dans un cas de collaboration aussi étroite. Face à tant de communications verbales et d’échanges de vues entre deux personnes, comment peut‑on, en effet, attribuer telle idée ou tel mot à l’une plutôt qu’à l’autre? En fin de compte, le cours de l’histoire aura peut‑être fourni à Dumas une meilleure revanche que la reconnaissance par un tribunal de sa qualité de maître d’œuvre face à l’acte physique d’écriture, même considérable, de Maquet. Le premier roman de ce dernier avait été publié sous le nom de Dumas, après avoir été développé et amélioré par celui‑ci (c’était “Le Chevalier d’Harmental”). Lorsque Maquet mit fin à leur collaboration, il publia sous son propre nom, mais ses romans sont depuis longtemps tombés dans l’oubli.

Célébrité et renommée

Cet exemple pose la question de l’avantage lié à la publication d’une œuvre sous un nom connu, comme celui de Dumas. Selon certains spécialistes de la propriété intellectuelle1 , le droit d’auteur et le droit des marques présentent une analogie : le nom d’un auteur peut être considéré comme la marque de ce dernier, dans la mesure où il favorise l’identification par le public et la “consommation” de certains produits. De la même façon, un collaborateur littéraire peut être considéré comme un preneur de licence, qui ne dispose toutefois d’aucun pouvoir de décision en ce qui concerne le produit fini. Les éditeurs de Dumas considéraient probablement, à l’époque de ses grands succès, que son nom était le plus vendeur. Les grands peintres et sculpteurs ont utilisé des assistants de la même manière, l’un des meilleurs exemples étant celui de Rubens, qui a été servi ainsi par Van Dyck, Teniers et Jan Breughel.

L’analogie avec les marques permet aussi d’envisager les atteintes aux droits d’auteur comme des infractions analogues à la substitution frauduleuse (“passing off”) ou à la contrefaçon. Le plagiat consiste à s’attribuer délibérément la paternité de l’œuvre d’une autre personne et peut aussi être constitué en cas d’utilisation du texte d’une autre personne sans mention ou avec une mention insuffisante de la source. Dans le domaine des arts, la contrefaçon consiste aussi à attribuer délibérément une création artistique à une autre personne, généralement un artiste dont le nom est connu et porteur de valeur sur le marché.

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Les héros des Trois Mousquetaires vus par l’illustrateur Maurice Leloir (1851‑1940).

Bien avant l’arrivée des ordinateurs personnels, les étudiants utilisaient des “antisèches” ou des modèles de rédaction. L’Internet a multiplié les possibilités de plagiat, ce qui a favorisé l’élaboration de techniques de détection, dont notamment des logiciels spéciaux, et même des machines capables de comparer deux textes avec une grande exactitude. Mais quel que soit le degré de perfectionnement de la technique de preuve employée et en dehors des cas évidents de copie de larges extraits d’un texte, les ressemblances relevées entre deux écrits soulèvent parfois des problèmes tout à fait classiques, qui imposent de faire appel au jugement humain. L’utilisation de deux phrases identiques est‑elle accidentelle et si elle est délibérée, à quel point l’est‑elle? Les différences entre deux textes sont‑elles suffisamment minimes pour que l’on puisse conclure au plagiat? Aurait‑il fallu utiliser des guillemets? La source aurait‑elle dû être mentionnée en cours de texte plutôt qu’à la fin?

Poursuivre une personnalité peut faire subir au plaignant les foudres combinées des célébrités, de l’ordre établi, du pouvoir et de l’argent. Florence Deeks a par exemple été traitée tout au long des années 1920 et 1930 de vieille fille irascible aux prétentions invérifiables, alors qu’elle disposait d’éléments démontrant que la trame, les omissions et même les erreurs factuelles de l’ouvrage qu’elle avait proposé à l’éditeur de H. G. Wells, la maison MacMillan, se retrouvaient dans le livre de celui‑ci intitulé “ The History of the World” et que ladite maison d’édition avait très bien pu prêter son manuscrit au célèbre écrivain.

Les beaux‑arts ont eux aussi leurs méthodes modernes de vérification de l’authenticité telles que la datation au radiocarbone, l’examen aux rayons X et des moyens d’analyse chimique améliorés. Han van Meegeren (1889‑1947), le célèbre faussaire du grand maître hollandais Vermeer, aurait eu plus de mal à tromper son monde de nos jours. Mais il existe aussi des copies d’œuvres d’art légitimes, faites sur commande et sans intention frauduleuse, et il arrive que les artistes eux‑même compliquent encore les choses, par générosité ou par cupidité – un Jean‑Baptiste Corot (1796‑1875) qui signait à l’occasion les toiles de ses élèves ou un Salvador Dali vieillissant qui signait, lui, des feuilles de papier ou des toiles en blanc.

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Le Château d’If a servi de cadre au roman “Le Comte de Monte‑Cristo”. (Photo: wikipedia)

Ce qui compte, en dernière analyse, c’est la gravité de l’intention frauduleuse et le préjudice causé à la société. Ceux qui sont sensibilisés à la propriété intellectuelle diront, bien sûr, que la substitution frauduleuse est moralement inacceptable et que si une réputation est détruite, c’est dans l’intérêt de la culture, de la qualité et de l’honnêteté intellectuelle. Mais cet argument moral est grandement renforcé dès lors que l’on prend conscience de la gravité des conséquences pratiques. La dépréciation des qualifications des diplômés sur le marché du travail, par exemple, justifie la prise de sanctions sévères (exclusion, annulation de résultats) à l’encontre des étudiants plagiaires. Un exemple encore plus frappant serait celui d’un article rédigé contre rémunération à la demande d’un laboratoire pharmaceutique et faussement attribué, dans une revue médicale, à un spécialiste de la médecine alors qu’il vante les mérites d’un traitement potentiellement dangereux pour les patients du monde entier. Florence Deeks, cela étant, a passé une décennie à se battre seule et sans succès devant les tribunaux (ce n’est qu’après sa mort que l’on commença à lui témoigner quelque sympathie), tandis que le livre de Wells se vendait et faisait le plus grand bien à sa réputation.

Parfois, pourtant, le vent tourne : Maquet, qui n’avait pas réussi à obtenir la reconnaissance de sa qualité de coauteur, vécut et mourut riche, tandis que Dumas, aussi célèbre de son vivant qu’à titre posthume, finit ruiné – encore que ce fut en raison de sa propre prodigalité.

Par Anuradha Swaminathan,ivision des communications et de la sensibilisation du public de l’OMPI.

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1. Jane C. Ginsburg, sur la base d’un article de Victor Nabhan (2004).

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