Dans les PMA, le secteur des technologies médicales rencontre de nombreux problèmes mais bénéficie aussi de plusieurs catalyseurs. Les problèmes ralentissent le développement de ce secteur tandis que les catalyseurs augmentent ses chances de succès. Les problèmes comme les catalyseurs sont présents aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. Les pouvoirs publics peuvent mener des politiques dont les effets sur l’évolution des technologies médicales peuvent être soit positifs, soit négatifs. Ils peuvent soutenir la recherche-développement en proposant des sources de financement aux entrepreneurs ou en appliquant le modèle tripartite d’innovation pour promouvoir le développement dans les domaines qui conviennent le mieux à leur contexte local.
De même, les établissements universitaires et les entreprises privées peuvent encourager le développement en établissant des contacts avec des institutions publiques pour renforcer les capacités et améliorer les performances. Dans la présente étude, les principaux problèmes et catalyseurs sont répartis en quatre catégories : la propriété intellectuelle, les systèmes de réglementation, les mesures d’incitation financières et les capacités.
Le rôle de la propriété intellectuelle
La propriété intellectuelle joue un rôle prépondérant pour stimuler l’innovation en vue de créer de nouveaux produits médicaux qui répondent aux problèmes de santé mondiaux. Elle contribue à encourager non seulement l’innovation mais aussi la fabrication de produits fondés sur les technologies médicales en créant des actifs qui attirent les investissements, en compensant les risques d’échec et en favorisant le transfert de technologie et de savoir-faire. Une protection adéquate de la propriété intellectuelle stimule l’innovation, notamment à l’échelle nationale, ainsi que l’évolution technologique en offrant des récompenses aux entrepreneurs et aux entreprises, tandis que l’absence de protection peut au contraire freiner le progrès
Les produits issus de technologies médicales peuvent être protégés par différentes catégories de propriété intellectuelle, notamment des brevets, des modèles d’utilité, des marques, des secrets d’affaires, le droit d’auteur et des dessins et modèles industriels
Les brevets au service de l’innovation
Un brevet est un droit exclusif accordé sur une invention qui offre une nouvelle façon de faire quelque chose ou une nouvelle solution technique à un problème
Elles permettent par exemple d’effectuer des études de liberté d’exploitation (c’est-à-dire de s’assurer que la production commerciale, la commercialisation et l’utilisation d’un nouveau produit ou procédé ne portent pas atteinte aux droits de brevet d’autres titulaires). Ces études renforcent l’écosystème d’innovation en aidant les innovateurs à ouvrir de nouvelles perspectives et à éviter des atteintes à leurs droits, ce qui leur permet de mieux orienter leurs efforts de recherche-développement
En outre, les innovateurs utilisent des informations sur les brevets pour dépasser les brevets existants, évaluer la brevetabilité de leurs propres innovations, recenser les perspectives de concession de licence et de partenariat et se tenir informés de l’évolution de leur secteur
Brevets et secrets d’affaires
Les secrets d’affaires, quant à eux, protègent des informations confidentielles. Ils peuvent avoir une très grande valeur et peuvent être concédés sous licence, mais ils ne sont pas soumis à l’obligation de divulgation au public
Néanmoins, les secrets d’affaires n’empêchent pas d’autres innovateurs de réinventer une technologie ou de la retrouver par ingénierie inverse; leur protection est donc relativement limitée
Le secret d’affaires est généralement utile pour protéger une innovation jusqu’à ce que l’innovateur se soit doté d’une stratégie claire en matière de brevets
Modèles d’utilité
De la même manière que les brevets, les modèles d’utilité protègent des améliorations mineures de produits existants qui ne répondent pas nécessairement aux conditions de brevetabilité mais peuvent néanmoins jouer un rôle majeur dans l’innovation locale
Marques, droit d’auteur et dessins et modèles industriels
Les marques et le droit d’auteur peuvent contribuer à distinguer des produits fondés sur les technologies médicales; ils peuvent aussi servir à informer le consommateur et à lutter contre le piratage, la contrefaçon et la concurrence déloyale dans le secteur des technologies médicales
Un dessin ou modèle industriel peut consister en des éléments tridimensionnels, par exemple la forme d’un objet, ou bidimensionnels, par exemple les motifs, les lignes ou les couleurs, ainsi que les aspects ornementaux d’un produit issu de technologies médicales qui améliorent l’expérience du patient. Il peut servir à construire la valeur d’une marque et sa notoriété auprès des consommateurs, ce qui contribue au succès commercial d’un produit fondé sur des technologies médicales
Droit international de la propriété intellectuelle et traitement spécial pour les PMA
L’OMPI administre 28 traités qui couvrent différents domaines de la propriété intellectuelle et établissent des normes fondamentales, des systèmes de protection et des règles de classification des différents produits, services et autres objets de la propriété intellectuelle
Outre les traités administrés par l’OMPI, l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Accord sur les ADPIC) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est un traité multilatéral exhaustif qui couvre tous les domaines essentiels de la propriété intellectuelle, notamment les brevets, les renseignements non divulgués, les marques, les indications géographiques, les dessins ou modèles industriels et le droit d’auteur. Il établit des normes internationales minimales pour protéger les différentes formes de droits de propriété intellectuelle, énonce des principes généraux concernant les mécanismes d’application nationaux et traite du règlement des différends entre les membres.
L’Accord sur les ADPIC et la Convention de Paris prévoient aussi certains mécanismes permettant aux pays d’atteindre leurs objectifs en matière de santé publique.
Les PMA bénéficient d’un traitement spécial selon l’Accord sur les ADPIC en raison de leurs besoins uniques, de leurs contraintes financières et de la nécessité de disposer d’une certaine souplesse pour établir des fondations technologiques solides
En Afrique, plusieurs PMA s’appuient sur une coopération régionale pour être en mesure de traiter les demandes de propriété intellectuelle et d’administrer les droits enregistrés ou concédés par les deux offices de propriété intellectuelle régionaux : l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI) et l’Organisation régionale africaine de la propriété intellectuelle (ARIPO).
L’OAPI sert d’office de propriété intellectuelle pour 17 États membres africains et offre une protection unitaire sur l’ensemble du territoire de ses membres
L’ARIPO a été établie en vertu de l’Accord de Lusaka en 1976; il s’agissait d’un système de désignation visant à mettre en commun les ressources de ses États membres pour gérer les questions de propriété intellectuelle, ce qui permettait d’éviter un double emploi des ressources financières et humaines. Le préambule de l’Accord de Lusaka met en lumière les avantages d’un échange d’informations efficace et permanent et l’intérêt d’une harmonisation et d’une coordination des législations et des activités en matière de propriété intellectuelle entre les États membres. Les PMA ayant adhéré au système de l’ARIPO sont la Gambie, le Lesotho, le Libéria, le Malawi, le Mozambique, l’Ouganda, la République-Unie de Tanzanie, le Rwanda, la Sierra Leone, la Somalie, le Soudan et la Zambie
S’il n’existe pas d’office régional de la propriété intellectuelle en Asie, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) a entrepris d’harmoniser des normes pour orienter les pratiques des offices de la propriété intellectuelle dans ses États membres. Elle offre en outre plusieurs services et programmes à l’intention des entreprises, par exemple des plateformes de formation à la propriété intellectuelle pour les petites et moyennes entreprises, des bases de données de jurisprudence et des études de cas ainsi que des plans d’action et des statistiques dans le domaine de la propriété intellectuelle. L’ASEAN a aussi mis en place un programme de partage du travail en matière de brevets entre les offices de propriété intellectuelle de neuf de ses États membres, qui comprennent notamment deux PMA, le Cambodge et la République démocratique populaire lao. L’objectif de ce programme est de partager les résultats de recherche et d’examen entre les offices participants, ce qui permet aux déposants d’obtenir des brevets équivalents plus rapidement et efficacement
Les PMA sont souvent négligés
Au cours des entretiens menés dans le cadre de la présente étude avec des experts de la propriété intellectuelle issus d’entreprises spécialisées dans les technologies médicales, d’offices nationaux de propriété intellectuelle et de cabinets d’avocats, il est devenu évident que les entreprises multinationales de technologies médicales négligeaient souvent les PMA et ne les considéraient pas comme des priorités pour déposer des demandes de propriété intellectuelle. Les parties prenantes interrogées semblaient estimer que les PMA disposaient de peu de capacités en matière d’administration et d’application des droits de propriété intellectuelle, ce qui dissuadait les entreprises de déposer des demandes dans ces pays. Pour ces personnes, il était important qu’un système de protection et d’application robuste de la propriété intellectuelle soit déjà en place pour encourager les investissements étrangers. Certains experts ont souligné qu’il y avait un manque de confiance envers les systèmes de propriété intellectuelle des PMA, et ils ont ajouté que les innovateurs locaux comme les entreprises multinationales de technologies médicales préféraient souvent déposer leurs demandes dans des marchés plus développés. En effet, il leur semblait plus probable que leurs demandes soient examinées rapidement et que les douanes ou les autorités judiciaires fassent respecter leurs droits de propriété intellectuelle de manière efficace dans ces pays. Les demandes de propriété industrielle déposées dans les PMA ne représentent qu’une infime partie des demandes déposées dans le monde entier
Toutefois, le nombre de demandes a augmenté de manière générale au cours de ces dernières années
Pour évoluer de manière efficace vers un retrait de la catégorie des PMA, il est préférable que les pays coordonnent leurs efforts afin de renforcer leurs capacités d’innovation et leurs écosystèmes de propriété intellectuelle. Cette coordination nécessite cependant une démarche adaptée à leur contexte particulier et à leurs objectifs de développement
Transfert de technologie
Dans le rapport de l’OMS sur la production locale et le transfert de technologie pour élargir l’accès aux dispositifs médicaux, le transfert de technologie est défini comme “le transfert d’informations techniques, de savoir-faire tacite, de compétences pratiques et de matériels ou équipements techniques combinés ou individuels en vue de renforcer les capacités technologiques ou manufacturières des bénéficiaires”. Dans le domaine particulier des technologies médicales, le transfert de technologie implique le partage de ressources et de savoir-faire dans le but de fabriquer les dispositifs médicaux nécessaires pour répondre aux besoins de santé publique
Le transfert de technologie est essentiel dans les PMA, tout particulièrement dans le secteur des technologies médicales, mais il se heurte à de nombreuses difficultés car beaucoup de ces pays ne disposent pas des compétences techniques, des capacités d’absorption, des infrastructures et des ressources optimales pour bénéficier pleinement de ce processus. Si le transfert de technologie peut intervenir par différents canaux, notamment l’investissement étranger direct, les coentreprises, les contrats de licence, les partenariats public-privé et la collaboration en matière de recherche, il reste limité dans le secteur des technologies médicales des PMA.
Bien que ces pays remportent des succès en matière de transfert de technologie, ceux‑ci sont généralement observés dans d’autres secteurs. Ainsi, le secteur du vêtement bénéficie de la présence de coentreprises fondées avec des entreprises étrangères, le secteur pharmaceutique a souvent recours à des contrats de licence pour produire des médicaments génériques, et les échanges universitaires facilitent les progrès en matière de recherche agricole grâce à des collaborations entre des universités et des institutions internationales.
Les obstacles au transfert de technologie dans le secteur des technologies médicales sont notamment liés à la réglementation et aux politiques; il arrive par exemple que les droits de propriété intellectuelle ne soient pas appliqués de manière cohérente. Ces incohérences peuvent dissuader les entreprises étrangères de transférer leurs technologies en raison des risques perçus face à la protection insuffisante des droits. En outre, le manque d’infrastructures, de compétences locales et de ressources financières peut ralentir encore davantage le développement et la mise en œuvre de mécanismes de transfert de technologie efficaces. Malgré ces problèmes, le transfert de technologie a récemment pris un nouvel élan dans le secteur des sciences de la vie des PMA
Le transfert de technologies médicales pendant le COVID‑19
Au cours de la pandémie, certaines entreprises innovantes ont conclu des contrats de licence volontaires avec des fabricants locaux de médicaments génériques pour fabriquer certains produits issus de technologies médicales. D’autres ont renoncé à leurs droits de propriété intellectuelle pendant la durée de la pandémie pour faciliter un accès rapide à leurs produits. Ainsi, l’une des plus grandes entreprises multinationales spécialisées dans les technologies médicales s’est efforcée de renforcer les capacités locales en transférant des technologies; elle a ainsi acquis une expérience directe des catalyseurs du transfert de technologie et de ses obstacles dans les PMA (voir l’encadré n° 1).
Lorsque la pandémie de COVID‑19 s’est déclenchée au début de 2020, les patients et les systèmes de santé du monde entier ont eu des difficultés à accéder aux technologies qui permettaient de remédier aux insuffisances respiratoires et de fournir des aides mécaniques à la respiration.
À cette époque, l’une des plus grandes entreprises multinationales de technologies médicales (ci-après “l’entreprise”) fabriquait plusieurs types de respirateurs, mais elle ne pouvait répondre à la demande internationale en raison de difficultés au niveau opérationnel et dans les chaînes d’approvisionnement, qui ralentissaient la production. Pour contribuer à régler ces problèmes et améliorer l’accès des patients aux soins de santé dans le monde entier, l’entreprise a décidé de transférer des technologies afin de développer les capacités régionales de fabrication de respirateurs et de mieux servir les patients.
À cette fin, elle a dû choisir quels respirateurs allaient faire l’objet du transfert de technologie. Elle a choisi un modèle simple, compact et polyvalent
Les responsables de l’entreprise ont dû ensuite décider de la manière de transférer la technologie. Ils ont envisagé de concéder des licences directement aux parties concernées, ou de publier sur l’Internet toutes les informations concernant le respirateur, ou encore de le diffuser en accès libre (open source). La concession de licences directe aurait limité le nombre de partenaires avec lesquels l’entreprise aurait pu travailler pour transférer les technologies. Des licences classiques d’accès libre n’auraient pas visé avec précision la lutte contre la pandémie.
Les responsables de l’entreprise ont donc décidé de publier en ligne tous les fichiers de conception du respirateur choisi et de concéder une licence permissive sur toute la propriété intellectuelle concernée. Cette licence conférait le droit d’utiliser tous les fichiers de conception pendant la pandémie de COVID‑19. Les fichiers de conception partagés comprenaient des instructions de fabrication, des listes détaillées des matériels requis, des fichiers de conception assistée par ordinateur et des logiciels. À mesure que des utilisateurs ont accepté cette licence et téléchargé les fichiers de conception, un nombre croissant d’organisations ont demandé à l’entreprise des précisions techniques et une aide à la fabrication. Grâce à ces interactions, l’entreprise a pu se rassurer quant au fait qu’un certain nombre de ces organisations avaient manifestement les connaissances institutionnelles et les capacités nécessaires pour fabriquer les respirateurs.
Au cours de ces discussions, l’entreprise a rencontré des partenaires avec lesquels elle a ensuite établi des relations plus étroites, généralement au travers de partenariats stratégiques ou d’accords d’assemblage. Les représentants de ces partenariats stratégiques plus étroits ont conclu des accords de collaboration gratuite en vertu desquels les deux parties ont accepté des conditions de responsabilité et de confidentialité au regard de la propriété intellectuelle.
Cette initiative a permis à l’entreprise d’enseigner à la communauté mondiale la manière de construire un respirateur, que les acteurs décident ou non de fabriquer par la suite le modèle particulier concédé sous la licence permissive. Les fichiers de conception et de fabrication publiés ont montré qu’il était complexe de concevoir, de tester et de valider un respirateur, ainsi que d’évaluer ses risques, de le documenter, de l’auditer et d’obtenir l’autorisation de le fabriquer et le distribuer, de former ses utilisateurs et de l’entretenir.
Ce partage de connaissances a permis de transmettre aux parties prenantes, et notamment aux innovateurs, aux régulateurs, aux fabricants et à d’autres acteurs des éléments essentiels pour mieux organiser leurs efforts de réaction aux situations d’urgence.
Dans ce cas particulier, il a aussi constitué une forme précieuse de transfert de savoir-faire qui a permis à de nombreuses personnes de bénéficier de l’expérience pratique de l’entreprise.
Pour choisir ses partenaires locaux, l’entreprise a pris en compte plusieurs facteurs, notamment leurs compétences techniques et la présence d’usines de production.
Partenariats stratégiques
L’entreprise a établi des partenariats stratégiques avec des fabricants au Canada et en République socialiste du Viet Nam, où les niveaux de connaissances et de capacités existants étaient élevés. Elle a consacré du temps et des ressources d’ingénierie pour mener des consultations avec ses partenaires sur la technologie du respirateur, et pour les aider à régler leurs problèmes et à affiner leurs processus de fabrication afin que les respirateurs soient adaptés au contexte local. Ces partenaires étaient les seuls responsables du processus de fabrication complet des respirateurs et du contrôle de la qualité des appareils achevés. Les respirateurs fabriqués dans le cadre de ces relations ont été distribués sous la marque des fabricants locaux.
Accords d’assemblage
Avec les fabricants locaux de plusieurs pays, notamment le Bangladesh, l’entreprise a conclu des accords d’assemblage pour que les ventilateurs puissent être distribués en plus grand nombre dans ces pays. En vertu de ces accords, les fabricants devaient répondre à certaines exigences de qualité et signer des contrats de qualité avec l’entreprise. Les fabricants qui répondaient aux exigences de qualité initiales ont pu obtenir de l’entreprise des respirateurs partiellement assemblés et des sous-parties supplémentaires qu’ils ont pu assembler dans le pays pour produire des respirateurs complets. Ce processus visait à accroître le nombre de respirateurs disponibles localement pour répondre à la demande en raison de la pandémie de COVID‑19.
Au Bangladesh, la demande de respirateurs s’est fortement réduite avant la fin de la pandémie et cette initiative a été suspendue à la fin de 2021.
Le partage de savoir-faire et de compétences qui accompagne de manière inhérente le transfert de technologie peut contribuer à combler le manque de capacités de fabrication qui ralentit la production locale de technologies médicales dans de nombreux PMA.
Facteurs contribuant au succès du transfert de technologie
D’une manière générale, il existe peu d’études factuelles concernant des projets réussis de transfert de technologie dans le secteur des technologies médicales, à plus forte raison si l’on cherche des exemples dans les PMA
Ces conclusions sont étayées par l’étude de cas sur le transfert de technologie concernant les respirateurs pendant la pandémie de COVID‑19, qui a montré qu’un vrai partage des savoirs techniques, associé à un soutien dynamique sur les plans de l’organisation et des infrastructures, facilite réellement ce type de transferts.
L’étude concernant le Bangladesh a mis en évidence 15 facteurs de succès essentiels au transfert de technologie (voir l’encadré n° 2). Les données ont montré que la gestion du risque, la communication et les infrastructures informatiques étaient les facteurs les plus fréquemment cités. D’autres facteurs liés aux capacités, notamment la formation des employés, la disponibilité de ressources humaines qualifiées et la capacité d’absorption du bénéficiaire sont aussi des catalyseurs essentiels au succès du transfert de technologie dans le secteur de la santé.
Il ressort des facteurs précités que la mise en œuvre d’un transfert de technologie réussi dans le secteur des technologies médicales est une opération complexe. En outre, au cours des entretiens menés avec des parties prenantes, beaucoup de personnes ont signalé qu’elles avaient aussi rencontré des difficultés supplémentaires. Ces difficultés tenaient notamment à un manque d’infrastructures permettant des productions sophistiquées, à la complexité des chaînes d’approvisionnement, à une protection inadéquate de la propriété intellectuelle et à des problèmes d’entretien de la technologie.
Pour résoudre les problèmes complexes du transfert de technologie, il est essentiel de coordonner les efforts et d’établir des alliances stratégiques. Les partenariats conclus dans le domaine des sciences de la vie permettent de tirer parti des atouts de nombreuses parties prenantes et se sont révélés utiles pour exploiter les ressources de manière efficace et atténuer les risques.
La communauté de brevets au service du transfert de technologie
Il existe un autre moyen de faciliter le transfert de technologie dans les PMA, qui consiste à mettre en commun des brevets : au moins deux titulaires de brevets concluent un accord pour se concéder mutuellement un ou plusieurs de leurs brevets, ou pour les concéder à un tiers. Ce mécanisme peut faciliter considérablement le transfert de technologie dans les PMA car il permet de tirer parti de ressources partagées, de réduire les coûts et d’améliorer l’accès aux technologies.
La “Medicines Patent Pool” (communauté de brevets pour les médicaments) a été le premier organisme créé pour mettre en commun des brevets; son mandat était précisément de négocier, dans un objectif de santé publique, des licences avec des entreprises pharmaceutiques innovantes puis de concéder des sous‑licences à des producteurs de médicaments génériques pour élargir l’accès à des thérapies vitales dans les pays en développement et les PMA. Depuis sa fondation en 2010
En janvier 2024, l’OMS et la Medicines Patent Pool ont signé un contrat de licence avec une entreprise spécialisée dans les diagnostics in vitro, SD Biosensor Inc., en vue de lui concéder des droits, un savoir-faire et des matériels pour produire une technologie permettant d’effectuer des tests de diagnostic rapide
Le plan de transfert de technologie prévu dans ce contrat vise à accroître la capacité de production de fabricants situés dans des pays moins avancés ou en développement
Le Bangladesh et le Rwanda peuvent tous deux bénéficier de ces contrats et tirer parti de la licence pour accroître la fabrication de tests de diagnostic rapide à l’échelle locale et régionale. Un appel à manifestation d’intérêt a été publié à l’intention des fabricants.
Les systèmes de réglementation des technologies médicales
Les produits fondés sur des technologies médicales sont essentiels à la prévention, au diagnostic et au traitement de différentes pathologies; ils doivent donc impérativement être sûrs et d’une qualité garantie. Pour s’assurer que ces dispositifs soient efficaces et sûrs et qu’ils soient employés conformément aux instructions, les pouvoirs publics chargent les autorités de réglementation de superviser l’accès à ces produits médicaux
Les autorités de réglementation sont notamment chargées de certaines fonctions essentielles comme la concession de licences pour la fabrication, l’importation, l’exportation et la distribution de produits médicaux, l’octroi d’autorisations de mise sur le marché, l’évaluation de la sûreté et de l’efficacité des dispositifs médicaux, l’inspection des fabricants et des distributeurs, ainsi que le contrôle et le suivi de la qualité des dispositifs médicaux
Les PMA ont souvent des systèmes réglementaires moins robustes que les pays développés pour gérer les dispositifs médicaux. Dans des contextes plus développés comme en Amérique du Nord ou dans l’Union européenne, les pays disposent de réglementations strictes et précises sur les dispositifs médicaux afin de garantir aux patients que ces dispositifs soient sûrs et efficaces
Pour pouvoir exercer de telles fonctions, les autorités de réglementation doivent disposer d’un mandat juridique. Dans la pratique, ce mandat devrait être fondé sur un cadre juridique ou réglementaire qui permette de contrôler l’efficacité et la sûreté des dispositifs médicaux importés dans le pays ou fabriqués localement. En Afrique, la réglementation des dispositifs médicaux diffère d’un pays à l’autre. Dans certains pays, c’est un organisme spécialisé qui en est chargé; dans d’autres, cette fonction incombe au Ministère de la santé ou du commerce.
Simplifier en rationalisant le processus de réglementation
Un processus de réglementation rationalisé dans l’ensemble des pays africains pourrait simplifier la mise sur le marché de technologies médicales. Cependant, si l’Union africaine a créé un modèle de cadre réglementaire pour les dispositifs médicaux, celui‑ci n’est pas souvent mis en œuvre
Seul un petit nombre de pays africains ont mis en place des systèmes de réglementation
Pour mieux comprendre la situation de la réglementation en matière de dispositifs médicaux en Afrique, des experts de 14 pays d’Afrique de l’Est, du Centre et du Sud ont examiné le paysage réglementaire en matière de dispositifs médicaux; ils ont conclu que la moitié de ces pays ne disposaient d’aucune procédure réglementaire officielle pour évaluer ces dispositifs
Une étude comparative des réglementations sur les dispositifs médicaux entre différents pays selon leur économie a montré que les pays développés avaient des cadres de réglementation stricts dans ce domaine
Des orientations nécessaires en matière de réglementation des technologies médicales
Une autre difficulté fréquemment rencontrée dans la réglementation de beaucoup de PMA tient au manque d’orientations réglementaires précises concernant les technologies nouvelles ou émergentes, en particulier celles qui intègrent l’intelligence artificielle dans les dispositifs médicaux. Cette lacune du cadre réglementaire peut créer de fortes incertitudes pour les entreprises qui s’efforcent de commercialiser des produits innovants, car elles ont parfois du mal à comprendre les exigences dans ce domaine et à parvenir au terme de la procédure d’approbation. Pour remédier à ce problème, les États‑Unis d’Amérique et l’Union européenne ont tous deux publié des plans d’action sur l’emploi de l’intelligence artificielle dans des dispositifs médicaux, et ils continuent d’œuvrer à l’harmonisation de leur réglementation pour faire en sorte que ces dispositifs puissent être utilisés en toute sécurité.
Il est essentiel de disposer de cadres de réglementation efficaces pour renforcer les systèmes de santé et améliorer la situation en termes de santé publique. Un cadre de réglementation inefficace peut constituer un obstacle à l’accès aux technologies médicales
La plupart de ces cadres sont surtout conçus pour régir les produits pharmaceutiques; les régulateurs s’efforcent donc de faire tenir les technologies médicales dans des systèmes réglementaires destinés à ces produits. L’incapacité de distinguer les technologies médicales des produits pharmaceutiques peut avoir une incidence néfaste sur la santé publique du point de vue de l’accès aux technologies sanitaires. Si les cadres réglementaires ne sont pas adaptés à l’espace des technologies médicales, le temps nécessaire pour qu’un dispositif innovant passe de l’état de concept à un produit commercialisé peut être beaucoup plus long.
Les responsables politiques et les régulateurs ne comprennent pas toujours les différences fondamentales entre les différents types de technologies sanitaires (vaccins, médicaments, dispositifs médicaux et diagnostics). Dans certains PMA, les dispositifs médicaux et les médicaments relèvent de la même réglementation, ce qui peut créer des difficultés opérationnelles et provoquer des retards dans les homologations. En effet, chaque type de technologie sanitaire est unique et peut nécessiter une procédure réglementaire différente.
La confiance réglementaire
La confiance réglementaire est l’un des moyens permettant de continuer à favoriser l’innovation dans les technologies médicales et l’accès à celles‑ci pendant que le système de réglementation national est en cours d’élaboration. Elle se définit par le fait qu’une autorité de réglementation nationale prend en compte l’évaluation effectuée par une autre autorité de réglementation nationale pour prendre sa propre décision
La confiance réglementaire peut être mise en œuvre de différentes manières, notamment en partageant la charge de travail, en établissant des procédures abrégées et en déclarant une reconnaissance unilatérale ou mutuelle. Il y a partage de la charge de travail lorsque les autorités de réglementation nationale d’au moins deux ressorts juridiques partagent le travail à accomplir en matière d’approbation réglementaire. Inversement, il y a procédure abrégée lorsque les décisions d’approbation sont prises selon le principe de la confiance réglementaire; enfin, cette confiance, qui est fondée sur une reconnaissance de compétence, présuppose souvent l’acceptation d’une décision réglementaire prise par une autre autorité ou institution de réglementation nationale.
Pour renforcer la coopération et la convergence entre les pays en matière de réglementation et pour offrir un accès plus rapide aux technologies médicales, l’OMS a établi deux documents intitulés “Bonnes pratiques de réglementation” et “Bonnes pratiques de confiance réglementaire”. Publiés en 2021, ces documents visent à aider les pays qui s’efforcent d’améliorer leur réglementation et leur supervision des produits médicaux
L’harmonisation permet d’établir des normes uniformes
Il est aussi possible de favoriser l’innovation et l’accès aux technologies médicales par une harmonisation des réglementations, celle‑ci étant définie comme “un processus en vertu duquel les directives techniques des autorités participantes de plusieurs pays sont uniformisées”. L’harmonisation peut simplifier la procédure réglementaire que les entreprises doivent suivre pour homologuer leurs produits dans plusieurs pays en imposant des prescriptions identiques, ce qui réduit la complexité et la durée du processus d’approbation. Les différences entre les prescriptions imposées par la procédure de chaque pays peuvent compliquer et prolonger le processus de soumission, ce qui crée des difficultés considérables pour les entreprises puisqu’elles doivent répondre à tout un éventail d’exigences.
Il est important de noter que si l’harmonisation facilite la confiance réglementaire en créant des normes uniformes entre les différents ressorts juridiques, l’absence d’harmonisation n’empêche pas de pratiquer cette confiance. Les autorités de réglementation peuvent toujours se fier aux évaluations de partenaires de confiance, même en situation d’harmonisation incomplète. En mars 2024, lors de sa 25e réunion, le comité de gestion du Forum international des autorités de réglementation des dispositifs médicaux a indiqué que la confiance réglementaire constituait une pierre angulaire de la collaboration et de l’harmonisation entre les cadres de réglementation visant les dispositifs médicaux
Certaines initiatives régionales et internationales ont favorisé le recours à la confiance réglementaire et à de bonnes pratiques en matière de réglementation dans les PMA. Ainsi, la préqualification des médicaments par l’OMS consiste à évaluer la qualité, l’efficacité et la sûreté de produits médicaux et offre une référence fiable à de nombreux PMA
Quelques-unes des personnes interrogées ont indiqué des domaines dans lesquels le processus de préqualification pouvait être amélioré, notamment en termes de délais car ceux‑ci pouvaient durer plusieurs années. Elles ont proposé diverses améliorations, en particulier l’adoption de normes reconnues à l’échelle internationale, conformément aux recommandations formulées à l’égard du cadre de réglementation. Cette harmonisation pouvait éliminer la nécessité de procéder à des évaluations de performance exhaustives en permettant à l’OMS de s’appuyer de manière plus efficace sur des évaluations déjà effectuées par des régulateurs fiables. Ces modifications allaient accélérer de manière notable le processus de préqualification; grâce à elles, la procédure d’homologation des dispositifs médicaux et des diagnostics in vitro se rapprocherait des processus efficaces et rationalisés appliqués aux vaccins et aux médicaments, qui ne nécessitaient pas d’évaluations de performance distinctes.
Le programme d’examen unique des dispositifs médicaux permet à un organisme de contrôle reconnu par ce programme de mener un examen réglementaire unique d’un fabricant de dispositifs médicaux qui répond aux prescriptions pertinentes des autorités de réglementation participantes
Malgré ces efforts, les PMA restent confrontés à de nombreuses difficultés pour pouvoir pratiquer pleinement la confiance réglementaire et appliquer de bonnes pratiques en matière de réglementation.
Les PMA disposent de ressources limitées, comme l’ont montré les entretiens menés avec les parties prenantes. Ils manquent souvent d’infrastructures adéquates pour appuyer les activités de réglementation et faire en sorte que les autorités de réglementation puissent réellement se fonder sur des décisions réglementaires internationales et les utiliser.
Un expert de la réglementation qui travaille pour une entreprise multinationale de dispositifs médicaux et qui est également un ancien régulateur a expliqué qu’en moyenne, il fallait environ 18 mois pour qu’une entreprise de ce type obtienne une autorisation de mise sur le marché pour un marché primaire. Ce délai peut varier selon le marché primaire concerné, la classification de risque du dispositif, l’état de préparation du dossier réglementaire, la maturité de la technologie, le sérieux des essais pratiqués sur la technologie et la solidité des preuves cliniques. Il faut deux à cinq années de plus aux entreprises pour obtenir l’autorisation de mettre leurs produits sur le marché d’autres pays qui n’appliquent pas les normes internationales ni la confiance réglementaire.
Certains pays imposent des exigences propres à leur ressort juridique, par exemple des prescriptions d’enregistrement uniques, des essais cliniques ou des essais par lots dans le pays, un étiquetage propre au pays et une approbation préalable du pays d’origine ou de fabrication. Ces exigences peuvent retarder considérablement l’approbation.
S’il peut être justifié de prévoir des prescriptions propres à un ressort juridique, celles‑ci devraient reposer sur des preuves scientifiques objectives démontrant qu’elles améliorent la sûreté et la performance des produits.
Le coût et le temps que représentent les travaux nécessaires pour rassembler des preuves réglementaires supplémentaires, pour constituer les dossiers et dans certains cas pour modifier la conception du dispositif pour des marchés non harmonisés dissuadent parfois les entreprises de s’implanter sur les marchés concernés.
L’expert de la réglementation interrogé a indiqué que la pratique de la confiance réglementaire pouvait ramener à environ 30 à 60 jours le délai nécessaire pour obtenir une autorisation de mise sur le marché, alors que ce délai était de deux à cinq ans sur les marchés non harmonisés ou qui ne pratiquaient pas la confiance réglementaire. Les pays qui pratiquaient l’harmonisation ou la confiance réglementaires étaient donc plus susceptibles d’accéder aux nouvelles technologies médicales.
Ces pays avaient souvent constaté que le délai moyen d’approbation s’était considérablement raccourci
Les PMA rencontrent souvent des difficultés pour harmoniser leurs cadres de réglementation, en particulier dans les secteurs médical et pharmaceutique
Pour surmonter ces difficultés, accroître la capacité de ces pays de réglementer les dispositifs médicaux et encourager l’harmonisation, de nombreuses stratégies d’harmonisation régionale ont été mises en place. Ces initiatives sont notamment les suivantes :
Comité de direction de l’harmonisation réglementaire du Forum pour l’innovation dans les sciences de la vie, qui relève de la coopération économique Asie-Pacifique : établi par les dirigeants de la coopération économique Asie-Pacifique dans le cadre de ce forum, le Comité de direction de l’harmonisation réglementaire encourage cette harmonisation en établissant des contacts directs avec les organismes de réglementation. Le secteur des dispositifs médicaux est l’un de ses domaines de travail prioritaires. Dans ce domaine, le comité envisage d’organiser des formations sur la révision et la convergence des réglementations
(73)Coopération économique Asie-Pacifique (n.d.). About Us (Qui sommes-nous?), disponible (en anglais) ici : https://www.apec.org/rhsc/about-us. .Organisation panaméricaine de la Santé : Pour soutenir le processus d’harmonisation des réglementations concernant les produits pharmaceutiques dans la région, l’Organisation panaméricaine de la Santé et les autorités de réglementation locales des Amériques ont créé le Réseau panaméricain pour l’harmonisation des réglementations sur les médicaments
(74)Pan American Health Organization (n.d.). The Pan American Network for Drug Regulatory Harmonization (PANDRH) (Organisation panaméricaine de la Santé. Le Réseau panaméricain pour l’harmonisation des réglementations sur les médicaments), disponible (en anglais) ici : https://www.paho.org/en/pan-american-network-drug-regulatory-harmonization-pandrh. .Harmonisation de la réglementation des médicaments en Afrique (AMRH) : Cet organisme vise à renforcer la capacité de réglementation et à encourager l’harmonisation des prescriptions réglementaires au sein de l’Union africaine. De plus, son Comité technique chargé des dispositifs médicaux a pour but d’établir un cadre harmonisé pour la réglementation des dispositifs médicaux en Afrique
(75)African Medicines Regulatory Harmonization. Who We Are (Qui sommes-nous?), disponible (en anglais) ici : https://amrh.nepad.org/amrh-microsite/who-we-are. .
Toutes ces initiatives ont produit des résultats positifs dans plusieurs PMA et pays en développement. Ainsi, grâce à l’harmonisation de la réglementation des médicaments en Afrique, la Communauté de l’Afrique de l’Est a pu réduire le délai moyen de sa procédure d’enregistrement, qui était auparavant de quelques années, pour le ramener à moins de 10 mois, soit une amélioration considérable
Mesures d’incitation financières
Le financement est l’un des facteurs les plus déterminants de l’innovation en matière de technologies médicales dans le monde. Étant donné que les technologies médicales de pointe nécessitent beaucoup de capital et que les investisseurs peuvent considérer que les PMA présentent des risques, le financement constitue une difficulté majeure pour le développement et l’innovation dans ces pays.
Si la création de technologies médicales offre un potentiel immense pour répondre aux besoins de santé, le processus est souvent exigeant en termes financiers et s’accompagne de longs délais, de coûts de recherche-développement élevés et de procédures réglementaires longues et compliquées, et il présente un risque d’échec important. Les innovateurs peuvent se heurter à plusieurs obstacles, notamment la difficulté de trouver un capital de départ et l’obtention d’approbations réglementaires et d’un accès au marché. Ces difficultés sont importantes dans le monde entier, mais elles sont tout particulièrement prononcées dans les PMA, où les possibilités de se financer tendent à être limitées et l’écosystème d’innovation ne dispose pas du soutien et des mesures d’incitation généralement disponibles sur des marchés plus développés.
Dans les PMA, le manque de financement est reconnu comme l’un des principaux problèmes, voire comme un goulot d’étranglement qui empêche certains innovateurs médicaux, généralement des médecins, de devenir des entrepreneurs
La longueur des délais peut dissuader les investisseurs
Beaucoup d’investisseurs peuvent estimer que les innovations présentent trop de risques dans les PMA, et ils peuvent être dissuadés de porter de nouvelles idées sur le marché en raison de la longueur des délais (qui peuvent atteindre 20 ans) et des risques d’échec élevés
Le potentiel du marché des capitaux-risqueurs reste aussi relativement inexploré dans les PMA
En matière de technologies médicales, le processus d’innovation s’appuie le plus souvent sur trois grands types de financement de projets :
les subventions, les récompenses et toute autre source de financement attribuées à un projet sans attente de remboursement, par exemple un financement issu d’un fonds national pour l’innovation;
le financement par la dette; et
le financement par dilution des actions, notamment les investissements de capitaux-risqueurs et d’autres sources de fonds qui accordent un soutien financier en échange de la propriété partielle du projet.
Plusieurs parties prenantes interrogées aux fins de la présente étude ont souligné les difficultés financières auxquelles se heurtaient les entrepreneurs locaux. Elles ont indiqué que la pratique consistant à attribuer des subventions à des innovateurs n’était pas aussi courante dans la culture des PMA que dans d’autres régions, et que les efforts systématiques visant à accorder des fonds restaient limités.
Si la longueur des délais de développement des technologies médicales est un facteur contribuant aux difficultés, les parties prenantes interrogées ont évoqué d’autres problèmes plus généraux au sein de l’écosystème d’innovation. La demande des hôpitaux en nouvelles technologies, le fait que les innovateurs déploient peu d’efforts de commercialisation et l’insuffisance des mesures d’incitation au financement des entreprises dans leur phase de lancement contribuent tous à la difficulté de trouver des fonds.
Dans les pays développés dotés d’écosystèmes d’innovation robustes, il faut trois à huit ans pour amener un nouveau dispositif médical sur le marché, et parfois davantage pour des dispositifs plus complexes
Quelle que soit la raison de la pénurie de fonds, il en découle que la plupart des sources de financement des projets dans les PMA sont des prêts ou des investissements dilutifs (des fonds accordés en échange d’actions).
Les parties prenantes interrogées ont indiqué que les investissements dilutifs étaient généralement accordés à des conditions plus défavorables aux entrepreneurs dans les PMA que dans les pays en développement ou développés. Dans les PMA, il est moins courant que les investisseurs potentiels prennent en compte la propriété intellectuelle lorsqu’ils déterminent la valeur d’une entreprise. Une valorisation conservatrice et axée sur le risque des actifs immatériels d’un modèle d’affaires peut conduire à une valorisation plus faible des actifs totaux. Elle peut donc par conséquent amener les investisseurs à accorder une valeur plus faible à une entreprise dans les PMA. Dès lors, un investissement effectué dans un PMA pourrait s’échanger contre une participation plus élevée au capital que dans un pays en développement ou développé, où les actifs de propriété intellectuelle sont plus souvent pris en compte.
La perte de contrôle opérationnel est un risque
Il en découle que dans les secteurs à forte composante d’actifs immatériels, les innovateurs qui lèvent des fonds doivent diluer leur propriété de l’entreprise jusqu’au point où ils risquent de perdre le contrôle opérationnel. Cette dilution de leur propriété peut dissuader les entrepreneurs de se lancer dans l’innovation car celle-ci pourrait réduire la récompense qu’ils espèrent obtenir en échange des risques qu’ils ont pris.
Les spécialistes de la commercialisation que nous avons interrogés ont indiqué que dans certaines régions, la propriété intellectuelle pouvait servir de garantie dans le cadre d’un prêt bancaire, ce qui permettait aux entrepreneurs d’obtenir des fonds sans diluer leurs actions. Toutefois, ils ont précisé que cette pratique était peu courante dans les PMA. L’une des principales raisons tenait peut-être au fait que peu d’innovateurs déposaient des demandes de propriété intellectuelle dans ces régions et qu’en conséquence, les parties prenantes avaient une expérience limitée de l’application de ces droits. Cette situation pouvait aussi s’expliquer par le manque d’infrastructures disponibles pour élaborer des stratégies de commercialisation de la propriété intellectuelle. Nous nous sommes entretenus avec des experts qui accordaient des prêts et des subventions dans les PMA. Ils ont déclaré que s’ils n’acceptaient pas la propriété intellectuelle à titre de garantie, ils évaluaient néanmoins le portefeuille de propriété intellectuelle de l’entreprise et l’écosystème de propriété intellectuelle du pays avant de décider d’investir dans un projet.
Le financement est également difficile pour l’innovation dans le secteur des technologies médicales et la mise en œuvre de modèles d’affaires dans les PMA, où le coût élevé des produits importés issus de ces technologies peut constituer un obstacle à l’accès au marché
De plus, la faiblesse de la couverture sociale ne permet pas toujours de financer les technologies médicales dans les secteurs public ou privé. Le problème peut être encore plus prononcé dans les pays qui ne pratiquent pas la confiance et l’harmonisation réglementaires, ou dans ceux qui ajoutent leurs propres conditions à l’entrée sur leur marché. L’une des solutions à ce problème consiste à évaluer un groupe de pays en tant que “marché régional” pour obtenir une demande durable.
Des donateurs ont commencé à soutenir des initiatives visant à regrouper des achats en Afrique pour que la taille du marché soit plus intéressante et permette de réaliser des économies d’échelle. Cette méthode nécessite au préalable un certain degré d’harmonisation commerciale et réglementaire entre les pays. Certaines entités ont déjà entrepris de lancer des initiatives de regroupement d’achats; c’est notamment le cas du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF)
Les experts des entreprises multinationales spécialisées dans les technologies médicales ont souligné qu’il était important d’adopter des stratégies spéciales d’accès aux marchés pour pouvoir accéder à de nouveaux marchés. Ainsi, le matériel de laboratoire a toujours été plus accessible que les dispositifs médicaux car les entreprises de technologies médicales utilisent des stratégies innovantes pour entrer sur les marchés afin que leurs solutions soient plus accessibles et moins coûteuses.
Contrats de placement et entrée progressive sur le marché des PMA
Un exemple à cet égard est celui du modèle des contrats de placement, qui prévoit la fourniture gratuite d’équipements à un centre médical à condition que l’entreprise devienne le fournisseur exclusif d’autres consommables pour ce centre. Les contrats de placement ont généralement une durée de trois à cinq ans, ce qui est en principe suffisant pour que le centre médical puisse payer ses équipements en plusieurs versements plutôt que de payer le montant total à l’avance
L’une des parties prenantes a déclaré que les prix et le manque de couverture sociale constituaient les principaux obstacles à l’accès aux soins de santé dans les marchés émergents. Le niveau de financement des systèmes de santé nationaux représentait aussi une contrainte car la majeure partie de la population des PMA prenait à sa charge une part élevée des services de santé et de l’emploi de technologies.
En moyenne, la part prise en charge par le patient était d’environ 48% des dépenses de santé courantes dans ces pays, contre seulement 13% environ dans les pays à revenu élevé
Une autre partie prenante a indiqué que l’implantation sur un nouveau marché pouvait intervenir en plusieurs étapes. Dans la première étape, l’entreprise se concentrait sur la réponse aux besoins des patients les plus accessibles (ceux qui habitaient en milieu urbain et qui avaient une assurance privée). Le but dans cette étape était de s’intégrer dans le système de couverture sociale du pays, de faire connaître le produit de technologie médicale concerné et de former les professionnels de santé à l’emploi de la nouvelle technologie. Une fois ces besoins fondamentaux satisfaits, l’adoption et la demande du produit augmentaient et atteignaient une masse critique à mesure qu’un nombre croissant de patients découvraient le produit et que les professionnels de santé en prenaient la maîtrise et s’en servaient pour améliorer les soins.
À ce stade, il était plus facile pour l’entreprise de travailler avec les pouvoirs publics locaux pour mettre sa solution à la portée du plus grand nombre de patients possible; elle pouvait alors atteindre un nombre de patients bien plus élevé qu’elle n’aurait pu le faire si elle avait tenté dès le début d’atteindre tous les hôpitaux et les cliniques.
Adéquation entre les produits issus de technologies médicales et le marché des PMA
Dans le domaine des technologies médicales, l’adéquation produit-marché nécessite de mettre au point une solution qui réponde réellement aux besoins des patients tout en satisfaisant aux attentes des professionnels de santé, des payeurs et des organismes de réglementation. L’adéquation entre les produits issus de technologies médicales et le marché des PMA dépend de 10 catégories de facteurs : la disponibilité, l’adéquation, la fonctionnalité, les prix, les pièces détachées, le personnel, les infrastructures, la formation médicale, la politique publique ou de gestion et la culture
Disponibilité
La disponibilité indique la possibilité de se procurer un dispositif ou ses composantes. Elle a une incidence à la fois sur l’adéquation produit-marché du dispositif dans un contexte sanitaire donné et sur la capacité de fabriquer la technologie médicale dans certaines régions. Ainsi, les spéculums en plastique à usage unique sont plus économiques et présentent moins de risques de contamination que des spéculums en métal réutilisables
Autre exemple, si les dirigeants d’un pays veulent renforcer leur capacité de fabriquer des produits localement mais qu’ils n’ont pas un accès fiable aux pièces détachées, ils ne pourront pas produire de manière régulière des produits de haute qualité issus des technologies médicales.
Adéquation
L’adéquation indique dans quelle mesure un dispositif est adapté à l’environnement physique et culturel dans lequel il doit être utilisé. Ainsi, dans des zones où les coupures d’électricité sont fréquentes, il est plus réaliste d’employer des dispositifs fonctionnant sur batterie que sur secteur.
De même, en raison des normes culturelles de pudeur dans certaines communautés, les femmes peuvent hésiter à interagir avec un personnel soignant masculin ou à subir des procédures invasives comme une mammographie ou un frottis. Dans ces cas, il est impératif d’adapter les soins pour répondre aux besoins de ces personnes
Fonctionnalité et prix
La fonctionnalité indique dans quelle mesure un dispositif fonctionne correctement. Ainsi, dans les PMA, les patients qui ont été amputés au-dessus du genou considèrent souvent que les prothèses les plus sophistiquées sont trop chères, mais ils constatent aussi que les dispositifs moins coûteux sont de qualité médiocre et sont peu fiables. Les fabricants de ces prothèses réduisent les coûts en réduisant la fonctionnalité. Ils emploient souvent un système à un seul axe pour l’articulation du genou, qui est moins stable et offre un dégagement au sol moins important qu’un genou normal au cours de la marche. La prothèse de genou ReMotion JaipurKnee est un système polycentrique peu coûteux qui fonctionne comme un genou humain et offre des performances identiques aux prothèses fabriquées dans les pays à revenu élevé. Elle rencontre un grand succès dans les régions à faible revenu : 79% des patients continuent à l’utiliser six mois après la pose, et 95% des patients indiquent qu’elle offre de bonnes performances sans aucun dysfonctionnement
Pièces détachées
Le facteur des pièces détachées comprend le coût et les travaux nécessaires pour entretenir et réparer un équipement. Les problèmes liés à l’utilisation et l’entretien d’un dispositif dans le contexte d’un PMA sont notamment aggravés lorsque les pièces détachées sont spéciales plutôt que génériques, et par la nécessité de disposer de compétences élevées pour entretenir et réparer l’équipement.
Personnel, infrastructures et formation médicale
Le facteur du personnel renvoie à la fois au niveau de formation nécessaire pour utiliser ou poser le produit issu de technologies médicales et au nombre de personnes requis pour rendre le produit plus facile à utiliser dans le contexte d’un PMA. Si un produit fondé sur des technologies médicales nécessite un personnel qualifié nombreux alors que l’hôpital est régulièrement en sous-effectifs, il est moins probable que le produit soit employé même s’il est disponible. Cette situation illustre l’incidence des ressources humaines sur l’adéquation produit-marché dans le domaine des technologies médicales.
Politique publique ou de gestion
La politique publique ou de gestion consiste à appliquer le modèle tripartite de l’innovation pour déterminer dans quelle mesure le gouvernement d’un pays donné réglemente l’emploi d’un dispositif. La réglementation des technologies médicales peut constituer un obstacle si elle est insuffisante ou excessive. Une réglementation insuffisante réduit la fiabilité de la qualité des produits sur le marché. Une réglementation excessive peut ralentir l’innovation et compliquer la mise sur le marché de nouveaux produits. Une réglementation pertinente de la technologie aide considérablement le secteur des technologies médicales à se développer.
Culture
Enfin, la culture renvoie aux différences d’état d’esprit ou de conception des traitements entre le contexte dans lequel la technologie a été mise au point et celui dans lequel elle est utilisée. Les personnes qui tendent à s’adresser à un guérisseur traditionnel pour traiter un trouble particulier ne sont pas toujours disposées à se faire soigner dans un hôpital ou une clinique, quand bien même ceux‑ci disposent des équipements nécessaires et du personnel qualifié pour les utiliser. En Éthiopie, par exemple, les patientes souffrant du cancer du col de l’utérus tendent à préférer des remèdes traditionnels et considèrent que les traitements modernes présentent peu d’avantages, ce qui retarde souvent l’accès à des soins modernes
Les 10 facteurs examinés ci‑dessus ont une incidence sur l’adéquation produit-marché des technologies médicales dans les PMA car ils contribuent à faire obstacle à la formation du personnel, à l’adoption et l’emploi des produits à l’échelle locale et à la capacité locale de production. Anticiper et surmonter ces obstacles est essentiel pour accroître la capacité d’innovation dans le domaine des technologies médicales et améliorer l’accès à ces technologies dans les PMA.
Formation du personnel
À la différence de la plupart des solutions fondées sur des produits pharmaceutiques, les solutions issues de technologies médicales évoluent souvent rapidement et nécessitent que les compétences et la formation du personnel soient récentes. Les professionnels de santé travaillant en première ligne, notamment les médecins, les infirmières et les techniciens jouent un rôle central dans l’innovation en matière de technologies médicales, non seulement parce qu’ils sont eux‑mêmes des inventeurs, mais aussi parce que ce sont des acteurs essentiels de l’ensemble du processus de développement. Leur expérience de terrain leur permet de recenser les besoins cliniques qui ne sont pas satisfaits, de concevoir des solutions pratiques et d’évaluer l’adéquation et le réalisme des nouvelles technologies. Ils travaillent en étroite collaboration avec des ingénieurs de conception biologique, ce qui est très important car cette méthode permet d’associer leur réflexion à des compétences techniques pour mettre au point conjointement des technologies médicales efficaces et faciles d’emploi. Ils jouent aussi un rôle déterminant dans le déploiement et l’administration des technologies médicales et pour fournir régulièrement des informations en retour afin de faire en sorte que les innovations soient aussi sûres qu’efficaces dans le contexte réel des soins de santé. Le manque de médecins, de chirurgiens, de techniciens et d’infirmières formés aux technologies médicales est l’un des principaux obstacles à l’adoption et à l’utilisation de ces technologies dans les PMA.
En outre, un manque de sensibilisation aux solutions existantes, la rareté des équipements de dépistage et le manque de possibilités d’obtenir un diagnostic ou un traitement restent des obstacles majeurs à la détection et à la gestion des maladies non transmissibles. Ainsi, les PMA manquent parfois de cardiologues et d’endocrinologues formés pour diagnostiquer et traiter des maladies cardiaques et le diabète. Dans ce type de contextes, la capacité d’innover mais aussi d’utiliser correctement des solutions fondées sur des technologies médicales sera d’autant plus faible.
Au demeurant, les professionnels de santé qui ne sont pas suffisamment formés à l’utilisation correcte des équipements n’adoptent pas des technologies qui pourraient pourtant améliorer considérablement la qualité des soins apportés à leurs patients. Même au Ghana, qui est un pays en développement, en raison d’un manque de formation médicale, 18% des hôpitaux ne sont pas équipés de drains thoraciques pédiatriques
La fabrication locale de technologies médicales de pointe dépend de paramètres uniques, notamment la nécessité de disposer de talents spécialisés, la possibilité de faire monter en charge la production, la demande sur le marché et des besoins importants en investissements. L’OMS estime que dans certains pays en développement, environ 80% de tous les dispositifs médicaux ont été donnés ou financés par des dons
Dans certains cas, les technologies médicales ne sont pas utilisables en raison d’un manque de techniciens locaux ayant les compétences requises pour réparer des équipements en panne
Les entreprises spécialisées dans les technologies médicales connaissent mieux leurs produits que quiconque et sont donc idéalement placées pour régler des problèmes d’accès et favoriser l’adoption de ces technologies au moyen de programmes de formation et d’enseignement. La plupart d’entre elles proposent déjà des services de formation et d’enseignement aux professionnels de santé pour leur permettre de tirer le meilleur parti des innovations fondées sur ces technologies et d’améliorer l’accès aux soins de santé. Ainsi, au cours des années 2020 et 2023, la société Medtronic a formé 993 000 professionnels de santé
Adoption du stimulateur cardiaque Micra par le marché avant l’initiative de formation et d’enseignement
Micra, le plus petit stimulateur cardiaque existant, mesure moins d’un dixième de la taille d’un stimulateur classique, soit approximativement la taille d’une grosse gélule de vitamine. Ce dispositif novateur ne comporte pas de sonde et ne nécessite pas d’incision de la poitrine, ce qui élimine la nécessité d’une coupure qui laisserait une cicatrice ou d’une insertion qui ferait apparaître une bosse sous la peau. En outre, grâce à sa conception, la proportion de complications médicales diminue de 63% et les restrictions d’activité du patient consécutives à sa pose sont moins fréquentes. Il a été lancé en 2018 aux Philippines, un pays en développement qui a connu une croissance régulière jusqu’en 2020, au moment où la pandémie a frappé et a freiné son expansion jusque vers la fin de 2022. Au cours de cette période, les Philippines n’ont enregistré que 10 implants de Micra par an, qui ont tous été effectués par des électrophysiologues, et seuls 30% des personnes formées à l’implantologie ont posé des Micra.
En cinq ans, 11 implantologues ont été officiellement formés à la pose de Micra, et trois sont devenus actifs dans ce domaine. Leur formation comprenait des programmes coûteux organisés à l’étranger et de longues périodes de suivi. La principale difficulté observée a été de transformer la formation en pratique clinique sur le terrain. Compte tenu de ces difficultés de formation, beaucoup d’implantologues se sont découragés et ont renoncé à poser des Micra plutôt que des stimulateurs cardiaques classiques.
Avec le lancement à la fin de 2022 du Micra AV, la génération suivante du stimulateur Micra, il est devenu nécessaire d’établir une nouvelle stratégie pour mieux atteindre les patients.
Analyse des perspectives
Pour combler les lacunes en matière de capacité de soins aux Philippines, l’entreprise Medtronic, qui fabrique ce stimulateur cardiaque, a cherché à mieux former les médecins susceptibles de poser ces implants. Elle a constaté que les cardiologues interventionnels constituaient de bons candidats car ils savaient déjà poser des cathéters, ce qui correspondait aux compétences requises pour implanter des Micra. Medtronic a entrepris d’approfondir leur formation et leur enseignement pour répondre à leurs besoins. Elle cherchait ainsi à mieux faire connaître ses produits et à transmettre la procédure d’implantation à ces cardiologues, tout en apaisant leurs craintes face à la difficulté d’apprendre cette procédure et aux coûts de formation élevés liés à celle‑ci.
Décision concernant l’initiative de formation et d’enseignement
Pour renforcer la formation et régler le problème d’une formation coûteuse et inaccessible à l’étranger, la société Medtronic a proposé de recourir à la réalité étendue (XR). Les modules de formation en réalité étendue constituent un guide étape par étape de l’implantation des Micra; ils offrent un cours de mise à niveau pour les électrophysiologues et un outil pour former d’éventuels cardiologues interventionnels. Cet outil avait été initialement conçu pour organiser des visites pédagogiques dans des hôpitaux, et il était aussi employé dans les grandes conférences de cardiologues interventionnels.
Coordination et mise en œuvre de l’initiative
L’objectif était d’augmenter le nombre de Micra implantés d’au moins 80% l’année suivante. Certains hôpitaux dans lesquels travaillaient des cardiologues interventionnels intéressés ont été sélectionnés et un grand “laboratoire d’apprentissage” a été mis en place au cours de la Conférence de la Société philippine de cathétérisme et d’interventions cardiovasculaires de 2023. Pendant et après cette conférence, la société Medtronic a eu recours à la formation par réalité étendue pour que des cardiologues interventionnels et des électrophysiologues puissent se familiariser avec la procédure.
Adoption du Micra par le marché après l’initiative de formation et d’enseignement
L’initiative fondée sur la réalité étendue a contribué à faire augmenter le nombre de professionnels de santé qui sont devenus capables de poser des Micra; elle a donc renforcé la capacité de soins de santé aux Philippines.
Un an après la mise en œuvre de cette initiative, les implantations avaient augmenté de 104%, dont environ 35% étaient effectuées par des cardiologues interventionnels. Quatre cardiologues interventionnels ont suivi une formation officielle et trois autres se sont sentis suffisamment à l’aise avec la formation en réalité étendue pour passer directement à la période de suivi sous la supervision d’un expert, sans suivre la formation officielle à l’étranger.
Applicabilité au contexte des PMA
Des initiatives créatives en matière de formation et d’enseignement comme ce recours à la réalité étendue peuvent ouvrir de nouvelles perspectives dans ce domaine et développer l’offre de soins de médecins qui n’auraient autrement pas pu financer le déplacement d’une zone rurale vers une ville ou d’un PMA vers d’autres pays pour se former. En organisant des activités de formation et d’enseignement comme celle‑ci, les entreprises peuvent favoriser l’adoption de nouvelles technologies médicales dans les PMA, qui présente un intérêt pour toutes les parties.
En investissant dans l’enseignement et la formation de médecins, d’ingénieurs et de techniciens, les pouvoirs publics et les entreprises peuvent contribuer à rendre les systèmes de santé plus résilients, à améliorer la qualité des soins et à favoriser l’innovation en matière de technologies médicales ainsi que l’accès à celles‑ci.
Problèmes et utilisation des produits fabriqués localement
La majeure partie des produits issus de technologies médicales sont exportés vers les PMA par des entreprises innovantes situées aux États‑Unis d’Amérique et en Europe. Les PMA ont actuellement peu de moyens de fabriquer eux‑mêmes des technologies médicales de pointe. Si les produits issus de technologies médicales peu coûteuses sont fabriqués localement, plus de 70% des prothèses endovasculaires (stents) et des machines à imagerie par résonance magnétique (IRM) sont importées par les PMA. À la différence des médicaments, ces produits ne peuvent être fabriqués localement par ingénierie inverse. Si certains gouvernements entendent encourager la production locale dans le secteur des technologies médicales, plusieurs obstacles demeurent. Dans les PMA, ces obstacles sont surtout liés à la sécurité, au climat, aux communications, à l’approvisionnement en électricité et au transport. Ils compliquent le travail des entreprises multinationales qui s’efforcent de s’implanter dans ces pays, mais aussi des jeunes entreprises locales qui souhaitent fournir leurs produits à des patients
Au cours des entretiens, plusieurs parties prenantes ont évoqué des difficultés liées à la mise en place d’une production locale. Quelques-unes ont indiqué que les entreprises multinationales spécialisées dans les technologies médicales disposaient de sites de production bien établis qui appliquaient des normes élevées en matière de contrôle de la qualité, et seules des circonstances exceptionnelles pouvaient les conduire à établir de nouveaux sites de production dans un pays qui ne disposait pas encore de tels sites. Elles ont précisé qu’il fallait entre 18 et 24 mois pour choisir un nouvel emplacement de production, et 24 mois supplémentaires pour construire le site. De plus, ces entreprises étaient soumises à des examens réglementaires très stricts pour obtenir le statut de fournisseur, et il fallait neuf à 18 mois supplémentaires pour achever ces examens. Les personnes interrogées ont ajouté qu’au demeurant, un tel investissement de temps et de ressources ne permettait pas nécessairement d’améliorer l’accès. Si certaines chaînes d’approvisionnement pour la fabrication de vaccins étaient simples et courtes, les produits fondés sur des technologies médicales comportaient souvent des centaines de pièces composées elles‑mêmes de milliers de matériaux. Il pouvait être très difficile de mettre en place une nouvelle chaîne d’approvisionnement pour des technologies médicales dans un nouveau pays car il fallait pouvoir compter sur la fourniture fiable de centaines de pièces détachées de haute qualité. Une entreprise a indiqué que chacun de ses respirateurs comportait 1 500 pièces détachées provenant de 100 fabricants différents situés dans 14 pays.
Il est inefficace de produire dans chaque région
Des parties prenantes issues de diverses entreprises ont aussi déclaré que si les vaccins étaient fabriqués en volumes importants pour pouvoir être distribués à des populations entières, les produits issus de technologies médicales s’adressaient à un groupe de patients très particulier. L’une des personnes interrogées a cité l’exemple des systèmes d’imagerie (tomodensitomètres, machines à IRM ou à rayons X, etc.), dont seulement quelques milliers d’unités sont fabriquées chaque année et uniquement sur commande pour des clients précis. Compte tenu de ces faibles volumes de production, il est inefficace de les fabriquer dans chaque région pour répondre à la demande locale; en réalité, ces produits sont vendus à l’échelle mondiale, et selon l’expression de cette personne, “le monde entier est notre marché”.
Certaines parties prenantes interrogées ont dit que leurs organisations avaient réduit leur présence dans les PMA après avoir rencontré des problèmes de paiement, de contrats et de capacités de fabrication qui ne permettaient pas de produire à une échelle suffisante. Elles ont aussi indiqué que le taux de rotation du personnel était élevé dans ces pays et qu’il était difficile pour les entreprises de conserver leurs connaissances sur des dispositifs complexes, ce qui compromettait la fabrication de ceux‑ci.
En outre, les personnes interrogées ont souligné qu’il était parfois difficile de s’assurer que les entreprises locales pouvaient respecter les normes de qualité et de sûreté requises, par exemple en matière de stérilisation, car les installations locales ne disposaient pas toujours d’une certification de l’Organisation internationale de normalisation. Les experts ont recommandé aux pays souhaitant accroître leur capacité de production régionale de se concentrer dans un premier temps sur l’acquisition de compétences et d’une réputation de fabricant fiable de pièces détachées. Le pays serait alors en mesure de renforcer ses capacités techniques et commerciales, ce qui permettrait à des fabricants locaux de commencer à mettre au point des technologies plus complexes.