Introduction
En deux siècles, l’humanité a connu une amélioration sans précédent de son niveau de vie. Depuis le début de la révolution industrielle il y a plus de 200 ans, le revenu mondial par habitant a été multiplié par plus de dix. L’espérance de vie a presque doublé dans de nombreux pays, passant d’environ 40 à plus de 80 ans dans les pays développés. Des voyages qui duraient autrefois des mois ne prennent plus aujourd’hui que quelques heures. La communication, qui dépendait jadis du courrier acheminé à cheval, s’effectue désormais instantanément d’un continent à l’autre. À l’heure actuelle, l’intelligence artificielle générative est capable de composer des symphonies, d’écrire de la poésie et de créer des œuvres d’art rivalisant avec la créativité humaine – des capacités qui auraient semblé relever de la magie il y a seulement quelques décennies.
Ces progrès remarquables reflètent la puissance de l’innovation et du progrès technologique. La destruction créatrice est au cœur de cette évolution : c’est le mécanisme par lequel des vagues successives d’innovation remplacent les technologies et les modèles économiques existants, stimulant la productivité et la croissance à long terme, comme le démontrent les travaux des économistes lauréats du prix Nobel Philippe Aghion et Howitt sur ce sujet
Pourtant, la simple invention de nouvelles technologies ne raconte qu’une partie de l’histoire. La création de solutions innovantes ne se traduit pas automatiquement par une croissance économique ou des avantages pour la société. Pour que les nouvelles technologies réalisent leur potentiel, elles doivent être adoptées et utilisées efficacement par les entreprises et les ménages. Ce processus dit de diffusion des technologies constitue un maillon essentiel entre invention et innovation à fort impact. Il n’est ni automatique ni garanti.
La diffusion des technologies se heurte à plusieurs défis susceptibles de ralentir ou d’empêcher la propagation d’innovations bénéfiques. Les utilisateurs doivent souvent acquérir de nouvelles compétences pour utiliser efficacement des technologies qui leur sont inconnues. Les technologies révolutionnaires, du moteur à combustion interne aux technologies de l’information et de la communication, nécessitent des investissements substantiels dans les infrastructures de soutien. L’automobile, par exemple, requiert non seulement des usines de fabrication, mais aussi des réseaux routiers, des stations-service et des services de réparation. Les entreprises peuvent être amenées à réorganiser leurs opérations ou à instaurer de nouvelles pratiques de gestion. Il leur faut parfois créer des modèles économiques entièrement nouveaux pour exploiter pleinement le potentiel de la technologie.
Les technologies de rupture entraînent généralement des vagues d’innovations complémentaires. Celles-ci s’avèrent souvent aussi importantes que l’avancée technologique initiale. La réorganisation du travail, la manière de servir les clients ou la restructuration de secteurs entiers peuvent générer des gains de productivité considérables qui vont bien au-delà de la technologie proprement dite. À titre d’exemple, l’Internet n’a pas seulement permis une communication plus rapide; il a créé des formes entièrement nouvelles de commerce, de divertissement et d’interaction sociale qui ne cessent de remodeler l’économie mondiale.
La diffusion des technologies est influencée par de multiples facteurs, notamment les compétences disponibles, la dynamique concurrentielle, l’accès au financement, ainsi que les normes techniques et les réglementations. Ces facteurs contribuent à expliquer pourquoi les technologies ne se diffusent pas de manière homogène d’une économie à l’autre. Ces disparités contribuent à des inégalités persistantes en matière de développement économique, de niveau de vie, de santé et de qualité de l’environnement.
Objet et portée du rapport
Le rapport sur la propriété intellectuelle dans le monde de cette année vise à mettre en lumière le processus de diffusion des technologies. Il examine les facteurs qui déterminent le succès de la diffusion, le rôle joué par la propriété intellectuelle et la manière dont celle-ci influence le déroulement de ce processus. Les droits de propriété intellectuelle encouragent l’innovation, mais peuvent également influer sur la rapidité avec laquelle les nouvelles technologies se diffusent, ce qui impose aux décideurs politiques de trouver un équilibre crucial.
Ce chapitre introductif pose les bases de l’analyse du rapport en présentant les concepts fondamentaux qui façonnent la diffusion des technologies. Il passe en revue les études examinant la rapidité et l’ampleur avec lesquelles diverses technologies se sont répandues à travers le monde, en soulignant l’évolution des modèles de diffusion au fil de l’histoire. Ceci étant, le chapitre examine les facteurs clés qui influencent la vitesse et le succès de la diffusion.
Le chapitre 2 examine la manière dont les connaissances technologiques se diffusent au-delà des frontières – et pourquoi certaines économies sont bien plus aptes à les absorber que d’autres. Grâce à des données sur les brevets et aux liens de citation entre les inventions, il montre à quelle vitesse les nouvelles idées attirent l’attention à l’étranger, comment l’écart entre les flux de connaissances nationaux et internationaux s’est réduit au fil du temps, et comment les modèles de diffusion diffèrent selon les technologies et les régions. Ce chapitre s’intéresse également à la manière dont les inventions révolutionnaires issues d’un pays sont reprises et développées ailleurs, révélant des différences persistantes dans la capacité des pays à identifier, adapter et réutiliser les nouvelles technologies.
Les chapitres 3 à 5 illustrent ces concepts à travers trois études de cas détaillées, portant sur la biotechnologie agricole, les technologies propres et les technologies numériques, et permettent d’explorer concrètement l’évolution des processus de diffusion dans la pratique. Ces études de cas mettent en lumière les enjeux et les perspectives propres à différents domaines technologiques. Elles offrent des pistes de réflexion sur les approches politiques susceptibles d’encourager une diffusion bénéfique des technologies et soulignent le rôle nuancé que joue la propriété intellectuelle dans les résultats de cette diffusion.
Collectivement, ces chapitres visent à fournir aux décideurs politiques, aux chefs d’entreprise et aux chercheurs une compréhension globale de la diffusion des technologies. Ces connaissances peuvent éclairer les décisions relatives à la politique d’innovation, aux systèmes de propriété intellectuelle et aux stratégies visant à exploiter le progrès technologique pour améliorer les résultats économiques et répondre aux défis mondiaux.
Notions de base et terminologie
La diffusion des technologies implique de multiples processus interdépendants qui agissent à différentes échelles, allant de la transformation individuelle à celle de l’ensemble d’un secteur. Il est important de comprendre ces processus pour analyser la manière dont les technologies se diffusent ainsi que pour identifier les facteurs qui en déterminent les résultats. La présente section définit les concepts fondamentaux et la terminologie qui serviront de fil conducteur tout au long du rapport.
Diffusion des technologies
La diffusion des technologies désigne la propagation à grande échelle d’une nouvelle technologie au sein des entreprises, des secteurs et des économies, à mesure qu’un nombre croissant d’utilisateurs l’adoptent au fil du temps
Diffusion des connaissances technologiques
La diffusion des connaissances technologiques désigne la propagation du savoir-faire, de l’expertise et des informations qui permettent d’adopter une technologie. Il peut s’agir de principes scientifiques, d’informations sur la conception, de techniques de production, d’expérience pratique ou des compétences nécessaires pour exploiter et gérer une technologie dans la pratique.
La quantité volume de connaissances à diffuser varie selon la technologie. Certaines technologies en nécessitent très peu. Ainsi, un agriculteur peut utiliser un nouvel engrais sans en comprendre la composition chimique. D’autres en exigent beaucoup plus. Une entreprise qui souhaite adopter une robotique de pointe doit non seulement acheter les machines, mais aussi acquérir les compétences nécessaires pour les programmer, les entretenir et les intégrer à la production.
Ces différences permettent d’expliquer la diffusion rapide de certaines technologies, tandis que d’autres se répandent plus lentement ou de manière inégale. La manière dont les connaissances circulent et le degré d’accès des utilisateurs à celles-ci déterminent souvent le processus global de diffusion.
Adoption des technologies
L’adoption des technologies décrit la manière dont les personnes et les organisations commencent à utiliser une nouvelle technologie et l’intègrent à leurs activités. Cette technologie peut être totalement novatrice (par exemple, une avancée issue d’un laboratoire de recherche) ou simplement nouvelle pour une région, une économie ou un utilisateur donné, même si d’autres l’utilisent déjà ailleurs. Il convient de noter que l’adoption se concentre sur des cas individuels, tandis que la diffusion s’intéresse à la tendance globale.
L’adoption suppose rarement la reproduction d’une technologie sous sa forme originale. Les utilisateurs l’adaptent généralement aux conditions locales. Les agriculteurs peuvent adapter une variété de culture résistante à la sécheresse à différents types de sols ou climats. Les fabricants peuvent modifier une méthode de production s’ils utilisent des intrants, des machines ou des modèles économiques différents. Un système d’inventaire numérique conçu pour les grandes chaînes de supermarchés peut nécessiter des adaptations majeures avant que les petits commerces aient les moyens de l’utiliser.
Ces besoins d’adaptation expliquent pourquoi l’adoption prend du temps et pourquoi les taux de réussite varient. Ils montrent également que l’adoption n’est pas un acte passif d’imitation, mais un processus actif, souvent innovant.
Transfert de technologie
Le transfert de technologie est une forme particulière d’adoption. Il implique le partage délibéré de connaissances, de compétences, de méthodes ou de technologies entre des parties
Les universités transfèrent des technologies lorsqu’elles concèdent sous licence des découvertes issues de la recherche à des entreprises. Les multinationales transfèrent des technologies lorsqu’elles partagent leur savoir-faire en matière de production ou leurs pratiques de gestion avec leurs filiales étrangères. Les pouvoirs publics peuvent faciliter ce transfert en mettant en relation les instituts de recherche et le secteur privé ou en finançant des projets communs.
Diffusion du savoir
On parle de diffusion du savoir lorsque des idées, un savoir-faire ou des compétences se propagent d’un acteur économique à un autre sans qu’il y ait de transfert ou de paiements délibéré. À titre d’exemple, une entreprise peut lancer un nouveau produit, dont les concurrents s’inspirent en observant ses caractéristiques ou en analysant la réaction des clients. L’entreprise d’origine supporte le coût de l’innovation, mais d’autres entreprises bénéficient également du savoir généré.
Il convient de noter que la diffusion du savoir peut favoriser l’adoption de technologies en dehors d’un cadre formel de transfert de technologie. La distinction essentielle réside dans l’intention : le transfert de technologie suppose un partage délibéré et souvent contractuel des connaissances, tandis que la diffusion du savoir se produit de manière involontaire, d’autres acteurs bénéficiant de flux de connaissances que l’entreprise d’origine n’a pas planifiés et qu’elle ne peut pas contrôler.
Faits simplifiés
Les économistes ont étudié la diffusion des technologies tant au niveau des innovations individuelles qu’à l’échelle des secteurs d’activité et des économies dans leur ensemble. Malgré des modèles et des résultats qui varient souvent en fonction de la technologie et du contexte, la recherche met en évidence plusieurs faits simplifiés qui s’appliquent à plus grande échelle. Ces faits constituent un outil utile pour comprendre comment les technologies se propagent et quels facteurs déterminent l’ampleur et le rythme de leur diffusion.
Fait simplifié n° 1 : La diffusion des technologies suit souvent une courbe en S
L’une des premières études formelles à avoir examiné comment les technologies se diffusent après leur invention a été menée par Zvi Griliches en 1957 dans le cadre de ses travaux pionniers sur le maïs hybride aux États-Unis d’Amérique
Ce n’est pas la courbe elle-même qui rend la forme en S importante, mais ce qu’elle révèle sur le processus de diffusion
Cependant, dès qu’un nombre suffisant d’utilisateurs a adopté la technologie, le point de basculement est atteint et sa diffusion s’accélère fortement. Les mesures politiques, la baisse des prix ou l’amélioration des infrastructures complémentaires peuvent toutes contribuer à faire entrer une technologie dans cette phase de croissance rapide
Où se situent les principales technologies actuelles sur la courbe en S? En matière de communications mobiles, on constate que ces technologies ont atteint la partie supérieure de la courbe, où celle-ci commence à s’aplatir (voir la figure 1.2). La couverture des réseaux 2G, 3G et désormais 4G s’est largement stabilisée, ces générations approchant de la saturation. Même la 5G – bien qu’elle ait atteint la moitié de la population mondiale en moins de cinq ans – finira par ralentir, car les écarts qui subsistent deviendront plus difficiles à combler. Les technologies liées aux énergies renouvelables connaissent une situation différente. Leurs courbes de diffusion restent proches du milieu de la courbe en S, où la croissance est rapide et souvent exponentielle (figure 1.3). La production d’énergie renouvelable continue d’augmenter fortement, en particulier l’éolien et le solaire. Le chemin à parcourir avant d’atteindre la saturation est encore long, car la part des énergies renouvelables dans la production mondiale d’électricité devrait passer de 35% à 47% d’ici 2030, tandis que la part des sources d’énergie renouvelables solaires et éoliennes devrait presque doubler pour atteindre 27%.
Si la courbe en S reflète une tendance générale importante, des économistes en ont également souligné les limites. D’un point de vue empirique, toutes les technologies ne suivent pas une courbe en S bien nette. De nombreuses innovations connaissent une diffusion inégale ou en plusieurs phases, marquée par des accélérations soudaines, des ralentissements ou des vagues successives, à mesure que des versions améliorées remplacent les précédentes
Fait simplifié n° 2 : Les nouvelles technologies se propagent plus rapidement
Les données disponibles indiquent que la vitesse à laquelle les technologies se généralisent s’est accélérée au fil du temps. Une étude majeure menée aux États-Unis d’Amérique
Aux États-Unis d’Amérique, au milieu du XXe siècle, un produit qui commençait tout juste à se généraliser pouvait mettre plus d’une décennie pour passer d’une utilisation domestique limitée à un taux de pénétration proche de la saturation. Dans les années 1980, ce délai avait pratiquement diminué de moitié. Les innovations telles que les fours à micro-ondes ou les ordinateurs personnels se sont généralisées en deux fois moins de temps qu’il n’en avait fallu à des produits plus anciens comme les machines à laver ou les réfrigérateurs.
L’étude a attribué cette accélération à plusieurs facteurs généraux. La hausse des revenus a permis aux ménages de s’offrir plus rapidement de nouveaux biens, tandis que les périodes de stabilité économique accompagnées d’un faible taux de chômage ont encore favorisé une adoption plus rapide. Les changements démographiques, notamment l’urbanisation et l’évolution des structures familiales, ont élargi le bassin d’utilisateurs potentiels. La nature des produits eux-mêmes a également joué un rôle : certains ont bénéficié d’infrastructures pouvant être construites rapidement ou déjà disponibles, comme les réseaux de diffusion pour la radio et la télévision. D’autres fois, les consommateurs ont pu choisir très tôt entre plusieurs versions d’un même produit. Une fois l’utilité de la technologie démontrée, cette diversité de formats a contribué à faire baisser les prix et à rendre le produit plus accessible, favorisant ainsi une diffusion accélérée, comme ce fut le cas pour les magnétoscopes et les ordinateurs personnels.
Fait simplifié n° 3 : Dans tous les pays, les délais d’adoption des technologies se raccourcissent
Les technologies se diffusent à travers le monde plus rapidement que jamais. Une bonne façon de mesurer ce phénomène consiste à examiner les délais d’adoption, c’est-à-dire le nombre d’années qui s’écoulent entre la première invention d’une technologie n’importe où dans le monde et sa première adoption enregistrée dans un pays donné. La figure 1.4 représente le décalage moyen d’adoption par rapport à l’année d’invention pour un large éventail de technologies majeures introduites au cours des 250 dernières années. Elle s’appuie sur un ensemble de données historiques initialement compilé par MM. Diego Comin et Bart Hobijn, qui a été élargi pour inclure des technologies plus récentes aux fins du présent rapport
La tendance est frappante : plus la technologie est récente, plus le délai avant qu’elle ne se diffuse dans le reste du monde est court. En d’autres termes, le délai entre l’invention et la première utilisation s’est considérablement raccourci.
En voici quelques exemples. Le télégraphe, inventé dans la première moitié du XIXe siècle, a mis en moyenne près de 50 ans à se répandre à travers le monde entier. L’automobile, apparue à la fin du XIXe siècle, s’est diffusée plus rapidement, avec un délai moyen d’environ 36 ans. En revanche, les téléphones portables, apparus dans les années 1970, se sont généralisés dans le monde entier en moins de 20 ans. Les générations plus récentes de technologies mobiles – la 3G et la 4G – se sont répandues encore plus rapidement, atteignant souvent de nouveaux marchés quelques années seulement après leur lancement
L’exemple le plus extrême de cette tendance est celui des grands modèles de langage (LLM), comme en témoigne le lancement de ChatGPT en novembre 2022. Quelques jours seulement après sa mise en ligne, des utilisateurs de pratiquement tous les pays avaient déjà accédé à cette technologie et l’avaient testée (voir l’encadré 1.1)
L’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique font partie du paysage technologique depuis des décennies. Cependant, l’essor de l’IA générative – qui a débuté en 2022 avec des outils tels que ChatGPT, Claude, Gemini, Copilot et Perplexity – a été exceptionnellement rapide et transformateur. Outre la production de texte, de code, d’images ou d’autres contenus, l’IA générative est capable de fournir un large éventail de connaissances adaptées aux questions et aux besoins individuels de chaque utilisateur, avec une multitude d’applications pratiques.
Depuis fin 2022, les services d’IA générative ne cessent de se répandre à travers le monde à une vitesse sans précédent. Au départ, leur utilisation était fortement concentrée aux États-Unis d’Amérique – plus de 70% du trafic mondial au moment du lancement –, mais cette domination s’est rapidement estompée. En l’espace d’un mois, la part des États-Unis d’Amérique était tombée à environ 25%, puis s’est stabilisée autour de 20%, le trafic s’étant rapidement étendu à un large éventail d’économies. À la mi-2023, ChatGPT attirait à lui seul environ 500 millions d’utilisateurs uniques par mois – soit environ 12,5% de la population active mondiale –, illustrant l’ampleur de son adoption précoce à l’échelle internationale
Quel que soit le pays, on observe une corrélation positive évidente entre le niveau de revenu et l’utilisation de l’IA générative (voir la figure 1.5). Les économies à revenu élevé affichent généralement une activité globale plus importante, ce qui reflète les différences en matière d’infrastructures numériques, de connectivité et de compétences
Dans le même temps, de nombreux pays à faible revenu en sont encore aux prémices de l’adoption de ces technologies en raison de contraintes telles qu’un accès limité à l’Internet, une capacité insuffisante des centres de données et une pénurie de compétences dans les domaines du numérique et de l’IA. La couverture linguistique influence également les schémas d’adoption, car de nombreux systèmes d’intelligence artificielle générative fonctionnent mieux en anglais.
La diffusion rapide de l’intelligence artificielle générative à l’échelle mondiale bénéficie du fait qu’elle fonctionne sur les appareils numériques existants et que de nombreux outils sont disponibles à moindre coût, voire gratuitement, signe de la concurrence acharnée entre les fournisseurs cherchant à s’implanter rapidement sur le marché
Toutes les technologies ne suivent pas cette tendance. Les véhicules électriques constituent une innovation relativement récente, dont l’adoption tarde encore à se généraliser. Contrairement aux technologies numériques, les véhicules électriques dépendent d’infrastructures physiques étendues – telles que les réseaux de recharge et la capacité du réseau électrique – dont la mise en place nécessite du temps et des investissements. De plus, les mesures incitatives visant à encourager l’adoption des véhicules électriques n’ont vu le jour que récemment, ce qui explique encore davantage leur essor tardif.
Pour autant, la tendance générale est indéniable : les nouvelles technologies se répandent plus rapidement que jamais. Le monde rattrape son retard plus vite – et l’écart entre l’invention et la première utilisation ne cesse de se réduire.
Les données relatives aux délais d’adoption révèlent également des tendances persistantes en matière de leadership et de suivisme technologiques entre les régions. Les économies avancées apparaissent systématiquement comme des précurseurs, adoptant généralement les nouvelles technologies 20 à 80 ans avant la moyenne mondiale, tandis que l’Afrique présente une tendance inverse, adoptant la plupart des technologies entre 10 et plus de 50 ans après la moyenne mondiale, et que l’Asie et l’Amérique latine affichent des tendances variées selon la technologie (voir la figure 1.6)
Ces différences ont une incidence considérable sur le développement mondial. Les pays ayant adopté des technologies telles que l’électricité, le chemin de fer ou les télécommunications fixes bien avant les autres ont accumulé des décennies de gains de productivité, des avantages qui continuent aujourd’hui encore de déterminer les écarts de revenus à l’échelle mondiale. Néanmoins, les données mettent également en évidence de nouvelles possibilités de rattrapage. En effet, des technologies plus récentes, comme l’Internet et la téléphonie mobile, se sont répandues bien plus rapidement au-delà des frontières. Il est ainsi devenu plus facile pour de nombreuses économies en développement d’adopter plus tôt ces nouvelles technologies et, dans certains cas, de contourner les anciennes au passage
Fait simplifié n° 4 : Un écart d’utilisation qui se creuse
Les délais d’adoption nous indiquent quand un pays commence à utiliser une nouvelle technologie, mais ils ne montrent pas à quelle vitesse cette technologie se diffuse au sein du pays une fois qu’elle y est implantée. Pour comprendre cette deuxième facette du phénomène, il faut aller au-delà du moment de la première adoption et examiner l’ampleur de l’adoption d’une technologie au fil du temps.
En s’appuyant sur la base de données historiques décrite ci-dessus et en suivant la méthodologie de Comin et Mestieri
La figure 1.7 illustre l’évolution au fil du temps de l’écart d’utilisation entre les économies avancées et les économies en développement. À partir du XIXe siècle et pendant une grande partie du XXe siècle, cet écart s’est généralement creusé. Même si la tendance varie selon les technologies, les plus récentes ont généralement connu des différences plus marquées dans l’intensité de leur utilisation. Comin et Mestieri
Le tableau change toutefois dès lors que l’on intègre les technologies plus récentes telles que la 3G, la 4G ou l’énergie éolienne. Pour ces innovations, l’intensité d’utilisation a commencé à se rapprocher d’un pays à l’autre. Il s’agit là d’une évolution encourageante, qui laisse penser que les technologies numériques et renouvelables d’aujourd’hui pourraient offrir aux économies en développement de meilleures chances de réduire des écarts historiques.
La figure 1.8 apporte un éclairage complémentaire en comparant les écarts d’utilisation des technologies entre les différentes régions des pays en développement par rapport aux économies avancées. À quelques exceptions près, l’Afrique présente les écarts les plus importants pour la plupart des technologies, suivie de l’Amérique latine, puis de l’Asie. Il est important de noter que si ces trois régions affichent des écarts en baisse pour les générations de technologies les plus récentes, l’Asie se distingue : non seulement elle a réduit ses écarts de manière plus sensible, mais elle affiche même, dans certains cas, un avantage en matière d’utilisation des technologies – c’est-à-dire des niveaux d’utilisation qui dépassent ceux observés dans les économies avancées.
Quelle place occupe l’IA générative dans ce tableau? Du fait de son apparition très récente, l’IA générative n’est pas intégrée dans l’analyse qui sous-tend les figures 1.4 et 1.6 à 1.8, faute de disposer à ce jour des données à long terme nécessaires pour estimer son intensité d’utilisation potentielle de la même manière que pour les technologies antérieures. Les premières indications laissent néanmoins entrevoir une intensité d’utilisation en forte hausse, en particulier dans plusieurs économies à revenu intermédiaire qui semblent adopter l’IA générative à des niveaux bien supérieurs à ce que leur revenu laisserait présager (voir l’encadré 1.1). Tout comme la 3G et la 4G, l’IA générative s’appuie fortement sur des infrastructures numériques préexistantes, ce qui suggère que sa trajectoire de diffusion pourrait également montrer des signes de convergence avec les économies avancées au fil du temps.
Il convient d’interpréter ces résultats avec prudence. Une partie de ce resserrement pourrait simplement refléter les différences de caractéristiques des technologies plus récentes, par exemple, leurs coûts plus faibles, leur plus grande adaptabilité et leur facilité de mise à l’échelle sur les différents marchés. Par ailleurs, l’ensemble des technologies couvertes par cette analyse n’est pas exhaustif. Cela étant, compte tenu du rôle central des technologies numériques en tant que technologies à usage général, les signes émergents de convergence en matière d’intensité d’utilisation constituent un signal positif pour le développement mondial.
Quels sont les facteurs qui déterminent une diffusion plus rapide et plus large des technologies?
Le rythme et l’ampleur de la diffusion des technologies varient considérablement selon les innovations, les secteurs et les pays. Si certaines technologies se répandent à l’échelle mondiale en quelques années, d’autres mettent des décennies à se généraliser. Il est essentiel d’appréhender les facteurs à l’origine de ces différences en vue d’élaborer des politiques visant à accélérer une diffusion bénéfique. La recherche économique met en évidence quatre grandes catégories de facteurs.
La nature de la technologie proprement dite
Certaines technologies se diffusent rapidement parce qu’elles sont simples à utiliser, peu coûteuses ou immédiatement bénéfiques pour un large éventail d’utilisateurs. D’autres se diffusent plus lentement parce qu’elles sont coûteuses, complexes ou nécessitent des investissements complémentaires. Un facteur déterminant est le rapport entre le prix de la technologie et les avantages qu’elle offre. Les technologies qui apportent une valeur ajoutée évidente à un coût raisonnable ont tendance à se diffuser plus rapidement
Un autre facteur déterminant réside dans la nécessité de disposer d’infrastructures de soutien. Certains types d’innovations dépendent de réseaux vastes et coûteux, tels que les réseaux électriques, les câbles à haut débit ou les bornes de recharge, dont la mise en place prend du temps. D’autres peuvent s’appuyer sur les infrastructures existantes et se diffusent donc plus facilement. Comme indiqué précédemment, l’expansion mondiale rapide des grands modèles de langage (LLM) reflète le fait que l’infrastructure numérique sous-jacente, l’Internet, existait déjà à travers le monde. Des technologies telles que les véhicules électriques ou les systèmes d’énergie renouvelable nécessitent quant à elles de nouveaux investissements importants dans des réseaux physiques, tels que des stations de recharge, des réseaux électriques et des installations de stockage d’énergie. Ces besoins en infrastructures peuvent retarder considérablement l’adoption, même lorsque les technologies proprement dites sont matures et compétitives en termes de coûts.
La célérité de l’information
La diffusion dépend non seulement de l’attrait intrinsèque d’une technologie, mais aussi de la vitesse et de l’ampleur avec lesquelles l’information la concernant circule. Au XIXe siècle, la diffusion des connaissances relatives aux nouvelles inventions ne progressait qu’au rythme imposé par le courrier traditionnel et les journaux. L’arrivée du télégraphe, suivie de celle du téléphone, de la radio et du fax, a progressivement accéléré l’échange de connaissances techniques. L’Internet a ensuite bouleversé les flux d’information, et aujourd’hui, les plateformes numériques, et de plus en plus les systèmes reposant sur l’IA, permettent un accès quasi instantané à de vastes bases de données d’informations techniques et scientifiques.
L’émergence des LLM constitue une évolution récente particulièrement marquante. Au-delà du simple accès à de grandes quantités d’informations, les LLM peuvent traiter et appliquer ces informations de manière très accessible, aidant ainsi les utilisateurs à générer ou à extraire, à la demande, des connaissances très précises et adaptées au contexte. Cette capacité réduit le coût et l’effort nécessaires pour trouver, interpréter et adapter l’information, abaissant ainsi les obstacles à l’apprentissage et accélérant potentiellement la diffusion de la technologie à proprement parler.
Ces avancées ont considérablement réduit le temps nécessaire pour diffuser de nouvelles idées auprès d’utilisateurs potentiels à travers le monde
Capacité d’absorption et capacités locales
Même lorsque l’information est librement accessible, tous les utilisateurs ne sont pas en mesure de tirer immédiatement parti d’une nouvelle technologie. Son adoption nécessite souvent une capacité d’absorption, c’est-à-dire la capacité de comprendre, d’adapter et d’appliquer efficacement de nouvelles connaissances
Le renforcement de la capacité d’absorption dépend de l’enseignement, de la formation technique, des instituts de recherche et des liens avec les réseaux mondiaux de connaissances. Le chapitre suivant examinera plus en détail ces capacités d’innovation, qui sont déterminantes pour permettre aux économies de tirer parti des connaissances acquises et de combler le fossé entre invention et utilisation effective.
Politiques publiques et institutions
Les politiques publiques jouent un rôle central dans la diffusion des technologies. Les pouvoirs publics influencent cette diffusion à travers plusieurs canaux.
Infrastructures publiques complémentaires
L’adoption des technologies par les particuliers ou les entreprises dépend souvent de la présence de biens publics tels que les routes, les ports, l’électricité et les réseaux de télécommunications. Le succès des automobiles produites en série, par exemple, reposait sur des réseaux routiers financés par les pouvoirs publics. De même, la diffusion des technologies numériques dépend de la disponibilité d’un accès haut débit et d’une couverture mobile abordables, deux domaines clés dans lesquels l’intervention des pouvoirs publics peut accélérer l’adoption.
Normalisation et interopérabilité
Les normes garantissent la compatibilité des produits et des systèmes, réduisant ainsi l’incertitude tant pour les fabricants que pour les utilisateurs. Bien souvent, les normes émergent naturellement de la collaboration entre les acteurs du secteur. Les normes privées ou sectorielles (par exemple celles mises au point par des associations professionnelles ou des consortiums technologiques) s’avèrent souvent très efficaces pour favoriser l’interopérabilité et l’expansion du marché. Dans d’autres cas, cependant, l’intervention des pouvoirs publics dans l’élaboration des normes est indispensable. Les normes publiques peuvent garantir la sécurité, la compatibilité et la protection des consommateurs dans des secteurs où des défaillances de coordination ou des risques élevés pourraient autrement ralentir leur adoption. On peut citer comme exemples l’écartement des rails d’une voie ferrée, la tension électrique, le contrôle du spectre radioélectrique, les codes de construction et les normes d’émissions automobiles. Les pouvoirs publics et les autorités de régulation établissent ou coordonnent souvent ces normes directement, parfois par l’intermédiaire d’organismes internationaux tels que l’Organisation internationale de normalisation (ISO) ou l’Union internationale des télécommunications (UIT)
Sécurité et protection des consommateurs
Les réglementations qui garantissent la sécurité et la qualité peuvent également favoriser la diffusion des technologies en renforçant la confiance du public. Les contrôles techniques des véhicules, la certification aéronautique et les autorisations réglementaires dans le domaine pharmaceutique garantissent que les nouveaux produits respectent des seuils de sécurité minimaux avant leur mise sur le marché. Les consommateurs peuvent ainsi surmonter leur scepticisme face à des technologies inconnues, ce qui favorise une adoption plus large
Politique en matière de propriété intellectuelle
Les systèmes de propriété intellectuelle influencent la rapidité et l’ampleur de la diffusion des technologies en établissant un équilibre entre les incitations à l’innovation et l’accès aux nouvelles technologies. Les droits exclusifs encouragent les entreprises et les inventeurs à investir dans les nouvelles idées, tandis que les obligations de divulgation et les délais permettent aux tiers de s’en inspirer et de les développer. Les documents de brevets publiés, en particulier, constituent une vaste base de données mondiale d’informations techniques qui favorise l’imitation, l’apprentissage et la poursuite de l’innovation
Les droits de propriété intellectuelle contribuent également à transformer les inventions en actifs commercialisables. En définissant la propriété et en offrant une sécurité juridique, ils aident les entreprises à concéder sous licence, à acheter ou à vendre des technologies, ce qui favorise l’émergence de marchés du savoir et facilite la diffusion transfrontalière. Parallèlement à cela et ainsi qu’il a été précédemment indiqué, l’adoption de technologies inventées ailleurs nécessite souvent une adaptation aux conditions locales. Cette innovation dérivée s’appuie sur un ensemble d’instruments de propriété intellectuelle, notamment les modèles d’utilité, les droits sur les dessins et modèles et les marques, qui renforcent les mesures d’incitations en faveur d’innovations graduelles et adaptatives permettant aux technologies de s’implanter dans des contextes variés
Conclusion
La diffusion des technologies constitue un processus vaste et multiforme, au cœur du développement économique et du progrès humain. Pour que les avancées technologiques alimentent la croissance économique, elles doivent se généraliser à l’ensemble de l’économie. Malgré l’accélération spectaculaire du rythme d’adoption des technologies à l’échelle mondiale, les avantages des nouvelles technologies restent répartis de manière inégale, tant au sein des pays qu’entre eux.
Ce chapitre introductif met en évidence plusieurs enseignements clés. Premièrement, la diffusion n’est jamais automatique; même les technologies les plus performantes se heurtent à des obstacles susceptibles de retarder ou d’empêcher leur diffusion, qu’il s’agisse d’exigences en matière d’infrastructures, de déficits de compétences, d’obstacles réglementaires ou de contraintes financières. Deuxièmement, la nature, le coût et les exigences en matière d’infrastructures d’une technologie façonnent fondamentalement son mode de diffusion. Troisièmement, la circulation de l’information et l’existence d’une capacité d’absorption locale déterminent si les utilisateurs potentiels peuvent réellement se familiariser avec les nouvelles technologies et les mettre en œuvre. Enfin, les politiques publiques et les cadres institutionnels jouent un rôle déterminant dans la mise en place des conditions nécessaires à une diffusion réussie, car la diffusion des technologies ne se traduit pas automatiquement par les résultats escomptés sur les plans économique, social et environnemental
Ces observations ont des implications importantes pour les décideurs politiques qui cherchent à mettre le progrès technologique au service du développement économique et du bien-être social. Encourager l’invention ne suffit pas. La même attention doit être accordée à la création de conditions propices à une diffusion rapide et à grande échelle. Il s’agit notamment d’investir dans des infrastructures complémentaires, de renforcer le capital humain et les capacités institutionnelles, de mettre en place des cadres réglementaires adaptés et de concevoir des systèmes de propriété intellectuelle qui concilient les incitations à l’innovation et l’accès à la technologie.
Les schémas d’utilisation des technologies entre les économies avancées et celles en développement, mis en évidence dans ce chapitre, soulignent non seulement les causes des écarts de revenus persistants à l’échelle mondiale, mais indiquent également l’énorme potentiel de rattrapage économique qu’offre la réduction des obstacles à la diffusion. La capacité de chaque pays de diffuser rapidement et à grande échelle des technologies bénéfiques sera déterminante pour relever les défis urgents auxquels le monde est confronté aujourd’hui, notamment le changement climatique.
Pour y parvenir, les nombreux acteurs qui composent l’écosystème mondial de l’innovation devront coopérer étroitement et faire preuve d’interdépendance. Les prochains chapitres poursuivent cette réflexion en analysant les mécanismes permettant la diffusion mondiale des connaissances technologiques et en présentant des études de cas détaillées illustrant ces concepts dans la pratique. Collectivement, ils visent à fournir des informations exploitables aux décideurs politiques, aux chefs d’entreprise et aux chercheurs qui s’efforcent de libérer le potentiel transformateur de la technologie en faveur de la société.