Résumé

Introduction

Le Rapport sur la propriété intellectuelle dans le monde 2026 : la technologie en mouvement met en évidence les tendances marquantes de la diffusion des technologies à l’échelle mondiale, avec de profondes répercussions sur le développement économique.

Depuis la révolution industrielle, l’humanité connaît une croissance sans précédent, avec un revenu mondial par habitant qui a plus que décuplé et une espérance de vie qui a presque doublé dans les pays développés. Cette situation reflète le pouvoir de la destruction créatrice, à savoir les vagues successives d’innovation qui remplacent les technologies plus anciennes et permettent aux économies de produire beaucoup plus avec les mêmes ressources.

La création de solutions innovantes ne se traduit pas automatiquement par une croissance économique ou des avantages pour la société. Pour que les nouvelles technologies réalisent leur potentiel, elles doivent être adoptées et utilisées efficacement par les entreprises et les ménages. Ce processus, appelé diffusion des technologies, est une étape cruciale pour passer de l’invention à l’innovation à fort impact, mais il n’est ni automatique ni garanti.

Le Rapport sur la propriété intellectuelle dans le monde 2026 vise à doter les décideurs politiques, les chefs d’entreprise et les chercheurs d’une compréhension complète de la diffusion des technologies. Ces connaissances peuvent éclairer les décisions relatives à la politique d’innovation, aux systèmes de propriété intellectuelle et aux stratégies visant à exploiter le progrès technologique pour améliorer les résultats économiques et répondre aux défis mondiaux.

Les nouvelles technologies se propagent-elles plus rapidement?

Le rapport s’appuie sur plus de 250 ans de données et sur une analyse de pointe des récentes innovations numériques. Il met en évidence plusieurs tendances transformatrices qui remodèlent notre compréhension de la diffusion des technologies. Le rapport propose également une analyse approfondie de la diffusion des technologies dans des contextes précis, à travers trois études de cas : l’une sur les technologies agricoles, la deuxième sur les technologies propres et la troisième sur les technologies numériques.

On observe une accélération spectaculaire du rythme d’adoption des technologies au niveau mondial

Le rapport, qui s’appuie sur une base de données technologiques historique, révèle une accélération sans précédent de la vitesse à laquelle les nouvelles technologies accèdent aux marchés mondiaux. Le délai entre l’invention d’une nouvelle technologie et sa première utilisation a remarquablement diminué dans le monde entier.

Alors que dans le passé, l’adoption des nouvelles techniques prenait des décennies, les nouvelles technologies numériques sont aujourd’hui adoptées en quelques jours seulement

Le télégraphe et l’automobile, inventés au XIXe siècle, ont mis environ 40 ans à se généraliser à travers le monde. En revanche, l’IA générative – illustrée par le lancement de ChatGPT en novembre 2022 – a pu compter sur des utilisateurs dans pratiquement tous les pays dans les jours qui ont suivi sa mise en ligne (voir la figure 1). Cette vitesse de diffusion sans précédent témoigne de l’existence d’une infrastructure numérique mondiale prête à l’emploi, permettant un accès immédiat dans le monde entier.

Les économies en développement montrent des signes encourageants de convergence dans leur vitesse d’adoption

Les économies avancées restent les premières. Par le passé, elles adoptaient les nouvelles technologies avec 20 à 80 ans d’avance sur la moyenne mondiale. Néanmoins, cet avantage historique ne cesse de s’amenuiser au fil du temps. Pratiquement toutes les nouvelles technologies affichent des délais d’adoption convergents entre les économies avancées et les économies en développement.

L’écart dans l’intensité de l’utilisation s’est d’abord creusé, puis réduit

Au-delà du délai d’adoption, le rapport examine l’intensité de la diffusion des technologies dans les pays après leur introduction initiale. L’examen de l’intensité de l’utilisation des technologies dans les différents pays révèle un retournement historique fascinant : des années 1800 jusqu’à la majeure partie du XXe siècle, les écarts entre les économies avancées et les économies en développement ont eu tendance à se creuser, les technologies plus récentes présentant des différences plus importantes quant à l’intensité de leur utilisation, ainsi que l’illustre la figure 2.

Ce revirement spectaculaire est lié à la récente révolution des technologies numériques

Les innovations numériques telles que la 3G et la 4G font état d’une intensité d’utilisation convergente entre les pays, laissant supposer que les technologies numériques actuelles offrent aux économies en développement de plus grandes possibilités de réduire les écarts historiques. L’analyse régionale indique que si l’Afrique présente les écarts technologiques les plus importants, suivie de l’Amérique latine et de l’Asie, ces écarts se réduisent dans les trois régions pour les technologies récentes. La figure 3 montre que l’Asie se distingue non seulement par une réduction notable des écarts technologiques, mais aussi, dans certains cas, par des niveaux d’utilisation supérieurs à ceux des économies avancées.

L’étude de cas sur les technologies numériques montre que l’Afrique a réussi à tirer parti de la vague numérique pour promouvoir des innovations locales uniques, surmontant même les contraintes économiques et les problèmes d’infrastructure. Les innovations africaines telles que les services d’argent mobile (par exemple, M-Pesa au Kenya) et les solutions énergétiques hors réseau ont profité aux marchés mondiaux. L’adoption des technologies numériques peut également améliorer les conditions socioéconomiques locales. Dans les zones rurales d’Afrique, la connectivité mobile a permis de réduire les écarts de salaires entre les hommes et les femmes en les rapprochant des réseaux 2G+.

Si le tableau d’ensemble est positif, notamment en ce qui concerne les nouvelles technologies numériques, il reste de nombreux défis à relever pour assurer la diffusion des technologies dans les économies en développement. L’inégalité numérique dans les économies en développement revêt de nombreuses dimensions : lacunes en matière d’infrastructure, différences de qualité technologique, écarts d’utilisation découlant d’une culture numérique limitée et obstacles liés à l’accessibilité financière. Ces clivages créent un paysage numérique à deux vitesses, dans lequel les économies avancées tirent parti d’innovations à forte valeur ajoutée, tandis que les autres se contentent de solutions plus simples.

La vulnérabilité de l’infrastructure et l’accès limité aux meilleures technologies de réseau mobile limitent l’Afrique. Les câbles sous-marins à haute capacité acheminent plus de 99% du trafic international de données, et leur endommagement est l’une des principales causes des coupures d’Internet, et des pertes économiques majeures qui en découlent. En Afrique, en particulier en Afrique subsaharienne, la vulnérabilité de l’infrastructure perturbe de manière disproportionnée la connectivité du continent (voir la figure 4). De plus, l’Afrique ne bénéficie encore que d’un accès limité aux réseaux mobiles de dernière génération, puisque seuls 12% des Africains avaient accès à la 5G en 2023, contre 74% des Européens.

Au-delà de la révolution numérique : les caractéristiques d’une technologie déterminent encore les délais d’adoption. Les technologies ne sont pas toutes adoptées selon le même schéma. Aujourd’hui encore, les cultures génétiquement modifiées ont besoin de temps pour se développer et s’adapter au sol, au climat et aux parasites locaux. En moyenne, il faut environ 16 ans et demi entre découverte et homologation. De même, l’histoire montre que les énergies propres ont généralement besoin de plusieurs décennies pour toucher ne serait-ce qu’un pour cent du marché. La figure 5 montre comment l’énergie nucléaire a atteint cet objectif en l’espace de 20 ans en France, alors qu’il a fallu 60 ans au minerai de fer préréduit. Même l’énergie solaire photovoltaïque a eu besoin de plus d’un demi-siècle pour s’imposer sur le marché. Ces différences reflètent des variations dans la modularité, l’intensité du capital, les exigences en matière d’infrastructure et les cadres réglementaires, et mettent en garde contre des approches politiques uniformes.

Les cadres réglementaires contribuent de manière cruciale à la rapidité d’adoption des technologies. Les cadres réglementaires jouent un rôle décisif dans l’adoption des cultures génétiquement modifiées. Par exemple, le coton génétiquement modifié a eu besoin d’une dizaine d’années pour couvrir 80% des terres cultivées aux États-Unis d’Amérique, tandis que l’Afrique du Sud a franchi cette étape en cinq ans, en partie grâce à des procédures d’homologation simplifiées (voir la figure 6).

Les connaissances technologiques à l’origine des nouvelles inventions sont-elles plus largement diffusées à l’échelle internationale?

Les connaissances technologiques sont l’ensemble des principes, techniques et capacités de résolution de problèmes qui permettent la création, l’amélioration et l’application de produits, processus ou services. Plus les connaissances technologiques sont diversifiées, plus les écosystèmes d’innovation peuvent produire des inventions avancées et révolutionnaires.

La diffusion des connaissances technologiques a des retombées économiques. Il est prouvé qu’il existe un lien clair entre la diffusion des connaissances à l’échelle internationale, mesurée par des indicateurs tels que les citations de brevet à brevet, et l’amélioration de la productivité des salariés, des performances des entreprises et du revenu national. Les économies en développement sont particulièrement avantagées par l’adoption et l’adaptation des connaissances des pays plus avancés, qui contribuent à réduire les écarts de productivité et accélèrent le développement économique.

Le rapport s’appuie sur une analyse complète des citations de brevets, des références scientifiques et de la réplication d’inventions révolutionnaires, c’est-à-dire des combinaisons inédites de connaissances techniques existantes. Son analyse s’étend sur cinq décennies et témoigne d’une transformation fondamentale de la diffusion des connaissances technologiques dans le paysage mondial de l’innovation.

La diffusion internationale des connaissances technologiques a doublé de vitesse. Le temps nécessaire à la diffusion des connaissances technologiques à l’échelle mondiale s’est considérablement réduit, indépendamment de l’indicateur utilisé. Ces 50 dernières années, le délai d’établissement de la première citation internationale de brevet a été divisé par deux. Cette accélération systématique s’est produite dans tous les domaines technologiques (voir la figure 7).

Les barrières géographiques à la circulation des connaissances ont-elles disparu?

L’écart entre la vitesse de circulation des connaissances à l’intérieur des pays et entre les pays a pratiquement disparu. En 1988, les citations internationales de brevets prenaient en moyenne 12% de temps de plus que les citations nationales. En 2020, la différence entre les deux avait pratiquement disparu, laissant supposer que la géographie n’était plus un obstacle significatif à la vitesse de circulation des connaissances.

Les principaux acteurs de l’innovation continuent de dominer le marché

Malgré une diffusion mondiale plus rapide des connaissances technologiques, l’analyse révèle une concentration frappante dans un petit nombre d’économies. Les États-Unis d’Amérique, l’Europe occidentale et le Japon sont les principaux contributeurs et bénéficiaires des flux internationaux de connaissances technologiques.

La révolution des technologies de pointe demande du temps

On observe des tendances fascinantes dans la manière dont les connaissances scientifiques sont acquises pour les innovations dans le domaine des technologies de pointe, telles que la biotechnologie, l’intelligence artificielle (IA), l’informatique quantique et les inventions relatives aux matériaux avancés, qui s’appuient sur des connaissances fondamentales poussées. Pourtant, les articles scientifiques mettent en moyenne dix ans avant de faire l’objet d’une première citation de brevet, un délai bien supérieur à celui des citations de brevet à brevet. Ce délai étendu témoigne du processus complexe de transformation des découvertes scientifiques fondamentales en applications industrielles viables dans le domaine des technologies de pointe.

Les leaders des technologies de pointe s’approvisionnent dans le monde entier

L’approvisionnement en connaissances scientifiques est encore plus limité que les citations générales de brevets et ne concerne qu’une poignée d’économies. Les États-Unis d’Amérique, l’Europe occidentale et le Japon absorbent les connaissances scientifiques de pratiquement toutes les sources mondiales disponibles. Les technologies à fort contenu scientifique circulent davantage et sont d’autant plus susceptibles de donner naissance à de nouveaux pôles d’inventeurs dans le monde entier.

La Chine rejoint le groupe très fermé des leaders dans le domaine des technologies de pointe

La Chine apparaît comme l’acteur le plus dynamique de ce secteur, avec une nette ouverture à la science internationale. Les citations chinoises d’articles scientifiques américains sont passées de seulement 2,5% des articles publiés entre 1985 et 1995 à 8,8% des articles publiés entre 2016 et 2022, ce qui rend la Chine plus ouverte à la science internationale que le Japon, toutes sources confondues (voir la figure 8).

Seule une poignée d’économies de premier plan est capable de réutiliser les connaissances à l’origine des inventions révolutionnaires

Une nouvelle analyse de la diffusion des nouvelles combinaisons de connaissances techniques existantes à travers le monde révèle que la plupart des pays s’appuient principalement sur des inventions nationales, mais que seuls les leaders de l’innovation font preuve de la capacité exceptionnelle d’adopter rapidement des inventions étrangères et de s’en inspirer.

Les principaux écosystèmes d’innovation réutilisent plus rapidement les connaissances issues d’inventions révolutionnaires étrangères

Les États-Unis d’Amérique sont trois fois plus rapides à reproduire une invention révolutionnaire provenant de l’Inde que l’Inde elle-même. Par exemple, il faut en moyenne 11 ans à l’Inde pour réaliser une nouvelle invention à partir d’une invention d’origine indienne, contre trois ans pour les États-Unis d’Amérique (voir la figure 9).

Les principaux écosystèmes d’innovation réutilisent davantage les connaissances issues d’inventions révolutionnaires étrangères

Plus spectaculaire encore, les États-Unis d’Amérique réutilisent 70% des nouvelles technologies d’origine chinoise dans les cinq ans suivant leur invention, alors que la Chine réutilise moins de 5% des technologies américaines dans le même temps (voir la figure 9).

Les économies en développement peinent à tirer parti de la circulation mondiale des connaissances

Si les économies en développement peuvent générer des technologies innovantes, elles ne participent que marginalement aux flux internationaux de connaissances technologiques. Par exemple, l’Afrique peut difficilement réutiliser les connaissances technologiques étrangères, tandis que les connaissances techniques à l’origine des inventions africaines de pointe sont largement réutilisées dans les économies développées : 100% sont réutilisées en Europe occidentale, 96% aux États-Unis d’Amérique, 92% au Japon et 81% en Allemagne (voir la figure 10).

Répercussions sur le développement et la politique au niveau mondial

Cette situation influe profondément sur les stratégies de développement mondiales. L’accélération de la vitesse de diffusion et la convergence de l’intensité d’utilisation des technologies récentes offrent aux économies en développement des possibilités sans précédent de rattraper, voire de dépasser, leurs niveaux de développement habituels.

Quatre facteurs essentiels influencent la diffusion des technologies :

  1. Les caractéristiques de la technologie ont une importance fondamentale. Les technologies présentant des avantages immédiats se diffusent plus rapidement que les technologies complexes et coûteuses nécessitant des investissements complémentaires. Les contraintes liées à l’infrastructure s’avèrent particulièrement déterminantes : les technologies tirant parti de l’infrastructure existante (comme les grands modèles de langage utilisant l’Internet) se diffusent rapidement, tandis que celles qui nécessitent de nouveaux réseaux (comme les véhicules électriques ayant besoin de stations de recharge) sont confrontées à des retards importants.

  2. La vitesse de l’information a considérablement modifié la diffusion des connaissances. Si, au XIXe siècle, les connaissances ne se transmettaient qu’à la vitesse du courrier et des journaux, les plateformes numériques actuelles permettent un accès quasi instantané aux informations techniques à l’échelle mondiale.

  3. La technologie se diffuse plus rapidement là où elle peut être absorbée facilement. La capacité d’absorption – la capacité de comprendre, d’adapter et d’appliquer de nouvelles connaissances – varie considérablement selon les utilisateurs et les contextes. Les technologies complexes nécessitant une adaptation locale requièrent un savoir-faire technique important, acquis grâce à l’éducation, à la formation, aux instituts de recherche et aux réseaux mondiaux de connaissances.

  4. Les politiques et les institutions publiques peuvent influencer la diffusion. Les cadres réglementaires et institutionnels proposent des investissements complémentaires dans l’infrastructure, des dispositifs de normalisation et d’interopérabilité, des règlements en matière de sécurité et des systèmes de propriété intellectuelle qui concilient incitation à l’innovation et accès aux technologies.

Toutefois, la réalisation de ce potentiel nécessite de combler les lacunes persistantes en matière de capacités. Les pays où l’utilisation de l’IA générative est supérieure aux prévisions démontrent que des politiques et des investissements appropriés favorisent l’adoption rapide des technologies de pointe. Le succès dépend du développement des capacités d’absorption et d’innovation grâce à l’éducation et au renforcement des compétences, à l’investissement dans l’infrastructure et à la création de cadres institutionnels en faveur de l’adaptation technologique et de l’innovation.

Pour les décideurs politiques, l’analyse souligne qu’il ne suffit pas d’encourager l’invention. Une attention égale doit être accordée à la création de conditions permettant une diffusion rapide et large des technologies grâce à des investissements dans l’infrastructure, au développement du capital humain, à l’accès au financement, à des cadres réglementaires appropriés et à des systèmes de propriété intellectuelle conciliant incitation à l’innovation et accès à la technologie.

Le rapport prouve en définitive que si la diffusion des technologies s’est considérablement accélérée et présente de belles évolutions en matière de convergence, la réalisation du plein potentiel des nouvelles technologies en faveur du développement mondial nécessite une action politique délibérée et coordonnée portant sur les multiples facteurs qui conditionnent les résultats obtenus.