Présentation du réseau mondial de capacités d’innovation

Quels sont les facteurs de succès de l’innovation? La réponse ne tient pas à des percées technologiques isolées, mais à la manière dont différentes capacités d’innovation sont connectées entre elles et se renforcent mutuellement à travers le monde.

L’innovation est une force multidimensionnelle englobant diverses facettes de l’activité humaine, tous pays et industries confondus. Pourtant, à l’échelle mondiale, l’innovation reste concentrée à un point étonnant : un petit nombre de pays à la pointe du progrès sont à l’origine de la grande majorité des exportations de produits élaborés, des marques, des brevets et des publications scientifiques tandis que la plupart des autres pays représentent moins de 1% de ces innovations, quelle que soit la dimension (voir la figure 1.1). Cette concentration met en évidence la présence d’obstacles empêchant la plupart des pays de participer de manière significative au système mondial d’innovation.

Les capacités d’innovation peuvent contribuer à résoudre ce problème. Elles se définissent comme la capacité prouvée des pays et des organisations de créer un avantage compétitif dans des secteurs tels que l’intelligence artificielle ou l’énergie propre. Ces capacités représentent les éléments constitutifs fondamentaux de l’innovation et permettent en outre de reconnaître les pays qui excellent dans certains domaines et de mettre en évidence les lacunes et les faiblesses des autres pays. C’est pourquoi il est essentiel de déterminer les capacités dans les domaines de la science, de la technologie, de l’entrepreneuriat et de la production pour pouvoir élaborer des politiques reposant sur des données factuelles.

Cependant, de nombreux écosystèmes ont des difficultés à éliminer les déséquilibres entre leurs activités d’innovation. Certains pays excellent à produire des recherches scientifiques reconnues à l’échelle internationale mais ont des difficultés à transformer ces découvertes en applications commerciales. D’autres contribuent de manière notable à la production internationale mais ne parviennent pas à développer l’apprentissage technologique qui pilote l’innovation. D’autres encore maîtrisent certaines technologies particulières mais n’arrivent pas à les faire passer à l’échelle mondiale.

Ces disparités constituent à la fois un problème et une perspective à exploiter. Les pays dont le portefeuille de capacités est déséquilibré peuvent bénéficier considérablement de conseils stratégiques concernant les domaines dans lesquels ils devraient concentrer des ressources restreintes pour éliminer les obstacles à l’innovation.

La compréhension de ces structures permet aux responsables politiques de prendre des décisions éclairées sur la manière de bâtir des écosystèmes d’innovation intégrés et efficaces.

L’analyse selon les quatre dimensions révèle les structures du paysage de l’innovation

Le rapport porte sur 2 508 secteurs distincts organisés selon les quatre dimensions. Les écosystèmes d’innovation disposent de capacités dans ces secteurs lorsqu’ils fournissent la preuve d’une spécialisation ou d’une production suffisantes (voir l’encadré 1.1).

Production : 862 secteurs. Capacités de fabrication et de passage à l’échelle des innovations depuis le laboratoire jusqu’au marché, en tenant compte des innovations en matière de procédés de fabrication sophistiqués, de processus industriels, de systèmes de contrôle de la qualité et de chaînes d’approvisionnement.

Entrepreneuriat : 538 secteurs. Activités orientées vers la commercialisation ou les marchés, notamment la création d’entreprises, l’innovation en matière de modèles d’affaires, le transfert de technologie et la création d’écosystèmes.

Technologie : 480 secteurs. Recherche-développement appliquée, la priorité étant accordée à des solutions pratiques, notamment dans les domaines des technologies de l’information, de la biotechnologie, de la science des matériaux et des applications d’ingénierie.

Science : 628 secteurs. Recherche fondamentale et création de connaissances dans des domaines tels que la physique, la chimie, la biologie, les mathématiques, etc.

Un classement détaillé (voir le tableau 1.1) permet d’effectuer une analyse détaillée des structures de spécialisation, des lacunes en matière de capacités et des secteurs d’innovation émergents dans les différents pays et régions.

Encadré 1.1 Sources de données et méthode

Les auteurs du présent rapport ont mesuré les capacités d’innovation en s’appuyant sur quatre jeux de données complémentaires représentant l’innovation selon les dimensions de la production, de l’entrepreneuriat, de la technologie et de la science. L’analyse a été effectuée par pays et par secteur et couvre la période allant de 2001 à 2023. Si cette focalisation à l’échelle des pays permet d’analyser les tendances mondiales, l’élaboration de politiques d’innovation peut nécessiter une analyse plus fine par région, par département ou par ville. Si la période couverte est considérable, elle ne rend pas nécessairement compte de certains cycles d’innovation complets qui peuvent s’étendre sur des décennies entre la recherche initiale et la commercialisation.

Données sur le commerce international

Les capacités de production sont évaluées au regard des exportations de produits manufacturés telles qu’indiquées dans la base de données Comtrade des Nations Unies; elles ont été prises en compte selon des secteurs de produits distincts qui ont été regroupés en domaines de production. Cette concentration sur les produits commercialisés à l’échelle internationale permet de garantir un seuil minimum de compétitivité et un certain degré d’innovation puisque les produits doivent répondre aux normes des marchés internationaux.

Données sur les marques internationales

L’innovation dans le domaine de l’entrepreneuriat est analysée à travers les dépôts de demandes de marques internationales tels que figurant dans la base de données mondiale de l’OMPI sur les marques; ces données couvrent les demandes acceptées par plusieurs ressorts juridiques. Plutôt que de se fonder uniquement sur le système de la classification de Nice, l’analyse s’appuie sur des algorithmes de regroupement permettant de définir des secteurs d’innovation qui rendent mieux compte des relations réelles entre le marché et la technologie. Cette méthode permet de comprendre de manière plus nuancée les activités des entrepreneurs et les structures de commercialisation.

Données sur les brevets internationaux

Les progrès technologiques sont mesurés au regard de données sur les familles internationales de brevets, qui proviennent de la combinaison des bases de données de brevets de l’OMPI et de la base PATSTAT de l’Office européen des brevets (OEB). L’analyse porte principalement sur les premiers dépôts des familles de brevets délivrées pour lesquelles une protection a été demandée dans un autre pays que le pays d’origine du déposant, afin de s’assurer que ces données aient une pertinence à l’échelle internationale. Les brevets sont organisés selon les codes à quatre chiffres de la classification internationale des brevets (CIB), qui permettent d’établir un classement technologique détaillé. Ils sont attribués à un pays en fonction de l’adresse des inventeurs.

Données sur les publications scientifiques

L’analyse du progrès scientifique est fondée sur la base de données OpenAlex, la priorité étant accordée aux publications indexées dans la base de données Scopus. Pour garantir la qualité et l’incidence des publications, l’analyse se concentre sur les 10% d’articles les plus cités. Les publications scientifiques sont organisées par secteur d’innovation au moyen d’algorithmes de regroupement qui détectent des relations thématiques. Elles sont attribuées à un pays en fonction des affiliations institutionnelles des auteurs.

La complexité des capacités d’innovation est variable

Si certaines capacités d’innovation peuvent s’épanouir dans des économies spécialisées, les capacités les plus sophistiquées – par exemple la biotechnologie de pointe, l’informatique quantique ou l’intelligence artificielle de nouvelle génération – ne peuvent apparaître que dans des écosystèmes d’innovation hautement diversifiés. Les capacités complexes sont interdépendantes de manière inhérente et ont besoin d’un réseau dense de capacités d’appui, d’institutions et de domaines de connaissances pour pouvoir fonctionner de manière efficace. La méthode d’analyse de la complexité économique aide à déterminer dans quelle mesure ces capacités doivent être présentes au sein d’un écosystème donné.

Les capacités complexes ne peuvent être simplement transplantées ou élaborées de manière isolée. Lorsque les pays tentent de se doter rapidement de capacités complexes sans avoir préalablement mis en place les fondements nécessaires en termes de connaissances requises et d’infrastructures d’appui, ces efforts conduisent généralement à un échec des investissements et à un potentiel non réalisé. Cette complexité crée une hiérarchie naturelle dans le paysage de l’innovation en vertu de laquelle les capacités présentant la plus haute valeur et le plus grand pouvoir de transformation tendent à se concentrer dans les écosystèmes ayant systématiquement mis en place des fondations étendues et interconnectées en faveur de l’innovation.

La puissance réside dans les connexions

Tout comme une symphonie nécessite différents instruments jouant en harmonie, les innovations révolutionnaires apparaissent lorsque plusieurs dimensions se rejoignent (voir la figure 1.2). Des liens étroits entre la science et la technologie favorisent le passage de la recherche fondamentale à des innovations concrètes. En outre, des connexions solides entre les entrepreneurs et le monde de la production permettent d’établir des filières de commercialisation efficaces pour porter les innovations sur le marché.

Les écosystèmes d’innovation qui sont les plus efficaces pour favoriser les connexions interdimensionnelles affichent systématiquement des résultats supérieurs en matière d’innovation. Ces connexions facilitent la diffusion de connaissances, réduisent les coûts de transaction au sein des processus d’innovation et favorisent une recombinaison rapide des capacités pour résoudre de nouveaux problèmes et tirer parti de nouvelles perspectives.

Les connexions révèlent la maturité des écosystèmes

La solidité des connexions indique le degré de développement d’un système d’innovation. La mise en place d’écosystèmes met souvent en lumière le fait que si certaines capacités sont très développées dans une dimension donnée, les liens entre les différentes dimensions restent faibles, ce qui limite la capacité de transformer le potentiel innovant en avantage compétitif. Les systèmes d’innovation parvenus à maturité disposent de réseaux de connexions denses qui permettent un transfert de savoirs rapide et une innovation collaborative entre les dimensions (voir la figure 1.3).

Les capacités d’innovation sont dynamiques

Les capacités d’innovation évoluent grâce aux investissements, à l’apprentissage et au positionnement stratégique au sein des réseaux de savoirs mondiaux. Comprendre et renforcer ces connexions interdimensionnelles constitue une priorité stratégique essentielle dans les politiques d’innovation et les décisions d’investissement, car ces liens déterminent en définitive la capacité d’un système d’innovation à créer de la valeur à partir des capacités dont il dispose.

La présente étude sur les perspectives en matière de capacités d’innovation permet de cartographier ces réseaux mondiaux de savoirs pour montrer où les capacités se concentrent, comment elles évoluent et où se trouvent les perspectives les plus intéressantes.