Les fils du changement : au cœur du modèle de mode circulaire de Rifò
Et si les vêtements dont nous ne nous servons plus pouvaient constituer un nouveau point de départ? Cette question est au cœur de Rifò, une marque italienne qui transforme les déchets textiles en vêtements de grande qualité. Fondée à Prato, une ville italienne forte d’une tradition de recyclage longue de plusieurs siècles, Rifò a mis en place un modèle économique circulaire qui réinvente la mode de fond en comble.
Du Viet Nam à Prato
L’entrepreneur italien Niccolò Cipriani n’avait jamais envisagé de travailler dans la mode. Son parcours, qui l’a conduit à fonder Rifò, a commencé loin de chez lui, en Asie du Sud-Est.
“Je travaillais pour un programme des Nations Unies au Viet Nam en tant que coordonnateur de programme. C’est là-bas que j’ai pris conscience d’un problème dans l’industrie de la mode : la surproduction. Nous produisons de grandes quantités de produits et en vendons en moyenne environ 70%, le reste finissant généralement dans une décharge ou étant incinéré.”
Le Viet Nam figure parmi les trois premiers exportateurs mondiaux de textiles et de vêtements, avec des exportations estimées à 46 milliards de dollars É.-U. en 2025, selon l’Association vietnamienne du textile et de l’habillement. Produire à cette échelle implique également de gérer les invendus : selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), environ 92 millions de tonnes de déchets textiles sont générés chaque année dans le monde.
L’expérience vécue par Niccolò au Viet Nam l’a marqué après son retour chez lui, à Prato, dans le nord de la Toscane. Cette année-là, son désir de créer un système plus durable s’est concrétisé sous la forme d’un projet d’entreprise. Peu de temps après, une campagne de financement participatif a donné naissance à Rifò.
Nouveau venu dans le monde de la mode, Niccolò s’est tourné vers l’endroit qu’il connaissait le mieux, Prato, où, depuis plus d’un siècle, des artisans dénommés “cenciaioli” trient les chutes textiles en vue de leur recyclage. “Au début, cela a été un véritable défi de comprendre et d’en apprendre davantage sur ce secteur. Ce qui m’a aidé, c’est que je suis originaire de Prato; j’ai donc pu facilement entrer en contact avec des personnes dotées de solides compétences techniques.”
Au cours des années suivantes, la marque a poursuivi son développement avec l’ouverture de son premier siège social à Prato. Après avoir lancé une collection d’accessoires en cachemire, l’équipe de Niccolò s’est mise à expérimenter le denim et la laine. Aujourd’hui, l’entreprise utilise une large gamme de matières recyclées, notamment le lin, la soie et le coton.
La circularité dès la conception
Pour le fondateur de Rifò, la durabilité ne relève pas tant de pièces ou de collections isolées que d’une refonte du système dans son ensemble. Selon lui, l’innovation dans la mode exige de porter un regard critique sur les fondements mêmes de l’industrie : “La chose la plus durable à faire dans ce secteur serait d’arrêter de produire. Il faut donc vraiment proposer une solution de rechange à ce qui est utilisé et consommé de manière inappropriée”.
Fidèle à ce principe, la marque italienne se définit comme un système d’économie circulaire. Dans le cadre de ce modèle d’affaires, les clients peuvent renvoyer des articles non utilisés en échange de réductions, les précommandes garantissent que la production correspond à la demande, et les achats d’occasion peuvent être effectués directement sur le site Web, par l’intermédiaire d’un marché dédié doté de sa propre identité de marque, Re-Rifò.
Fabriquer un tissu social
En 2022, Rifò s’est associé à la Fondazione Opera Santa Rita, un centre d’accueil situé en Toscane qui propose aux personnes en situation de vulnérabilité une formation professionnelle rémunérée. Cette initiative répond également à un défi urgent pour le secteur textile toscan : le renouvellement générationnel d’une main-d’œuvre dont le savoir-faire traditionnel risque de se perdre.
“Nous avons décidé de mettre en place un projet de passerelle avec la municipalité et d’autres associations”, explique Niccolò. “Nous leur enseignons le métier, puis ils suivent un mois de formation, six mois de stage rémunéré, après quoi ils peuvent décider de rester ou non dans l’entreprise.”
À chaque session, les participants suivent une formation théorique, des cours d’italien et une formation spécifique aux différents métiers : fileur, tisserand ou cenciaiolo. Depuis le lancement du projet, la marque a réussi à conclure 17 contrats de travail.
Grandir en toute confiance
Bien qu’il s’agisse d’une marque récente, les produits Rifò sont aujourd’hui disponibles en ligne et dans environ 160 magasins en Italie et 140 à l’étranger. Et là où la croissance comporte des risques, la propriété intellectuelle apporte une certaine assurance. “Cela renforce la confiance et on a le sentiment que chaque pas que l’on fait est plus sûr”, confie Niccolò lors d’une conversation sur l’utilisation des marques déposées.
Outre l’enregistrement de la marque Rifò dans tous les pays de l’Union européenne et aux États-Unis d’Amérique, entre autres, la marque détient plusieurs autres marques déposées. Parmi celles-ci figure Fluffypack, une solution d’emballage innovante et durable entièrement fabriquée à partir de chutes textiles transformées en sac en feutre, qui figure dans la base de données WIPO GREEN.
Fluffypack offre une seconde vie aux chutes de tissu qui ne peuvent pas être transformées en nouveaux vêtements, et comme il est fabriqué selon un procédé mécanique, il consomme moins d’eau, d’énergie et de produits chimiques que les emballages classiques. Cela peut sembler un détail insignifiant, mais cela illustre parfaitement l’idée qui a poussé Niccolò à s’engager dans cette voie au Viet Nam : rien ne doit être gaspillé. Du fil au sac dans lequel un vêtement est livré, Rifò a transformé cette conviction en une marque, et la propriété intellectuelle l’aide à protéger et à promouvoir chacune de ses créations.