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Expressions culturelles traditionnelles et Jeux mondiaux nomades

Daphne Zografos-Johnsson, juriste principale, Division des savoirs traditionnels, OMPI

7 août 2026

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Les Jeux mondiaux nomades sont bien plus qu’une simple compétition sportive : ils constituent une véritable scène où s’expriment des cultures dynamiques, démontrant ainsi que les traditions sont tout sauf figées dans le temps. Toutefois, ces expressions soulèvent également des questions fondamentales en matière de protection de la propriété intellectuelle.

Les Jeux mondiaux nomades constituent une célébration des cultures nomades ancrées dans les traditions d’Asie centrale. Au cours de cet événement biennal consacré aux sports traditionnels et aux coutumes pratiqués par les peuples nomades, les participants sont invités à mettre à l’épreuve non seulement leur force physique, mais aussi leur intelligence.

Dans ce contexte, le terme “nomade” désigne un mode de vie traditionnel dans lequel les populations se déplacent de saison en saison avec leurs troupeaux d’un endroit à l’autre plutôt que de s’établir de manière permanente, généralement afin de trouver de nouveaux pâturages pour leur bétail.

De la lutte à la ceinture kirghize aux jeux de société intellectuels, tels que le mangala et l’oware, en passant par le tir à l’arc à cheval hongrois, ces Jeux constituent à la fois une compétition sportive et une célébration du patrimoine culturel vivant.

Organisés pour la première fois au Kirghizistan en 2014, les premiers Jeux ont réuni moins de 600 participants issus de 19 pays, qui se sont affrontés dans 10 disciplines. Désormais à leur sixième édition, les Jeux rassemblent des milliers de participants issus d’une centaine de pays et sont considérés par l’Assemblée générale des Nations unies comme une plateforme précieuse de promotion du dialogue interculturel, de la cohésion sociale, de la paix et du développement. En 2021, l’UNESCO a inscrit les Jeux nomades sur l’une des listes établies au titre de la Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, les reconnaissant comme un modèle efficace pour la sauvegarde des sports traditionnels et la promotion du développement durable.

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Une archère tatare s’étire avant de prendre part à une compétition lors des Jeux mondiaux nomades de 2016 au Kirghizistan.

Après les éditions organisées en Turquie (2022) et au Kazakhstan (2024), les Jeux de 2026 reviennent à leur berceau, le Kirghizistan, du 31 août au 6 septembre. Pendant une semaine, les Jeux seront au cœur d’un dialogue culturel mondial, mettant à l’honneur les sports traditionnels ainsi que la musique, l’artisanat, les contes, les costumes traditionnels et d’autres formes d’expressions culturelles traditionnelles pratiquées par les communautés nomades.

Qu’entend-on par expressions culturelles traditionnelles?

Les expressions culturelles traditionnelles, également dénommées “expressions du folklore”, sont des formes matérielles ou immatérielles à travers lesquelles s’exprime la culture traditionnelle. Les danses traditionnelles, les chants, l’artisanat, les dessins et modèles, les symboles, les cérémonies, les contes et bien d’autres éléments peuvent être considérés comme tels.

Elles font partie intégrante de l’identité culturelle et sociale ainsi que du patrimoine des peuples autochtones et des communautés locales, témoignant de leurs valeurs et de leurs croyances fondamentales.

On croit souvent à tort que, parce que ces expressions culturelles sont qualifiées de “traditionnelles”, elles doivent nécessairement être anciennes ou, d’une certaine manière, figées dans le temps. Au contraire, elles se transmettent de génération en génération et sont en permanence préservées, utilisées et développées par leurs détenteurs.

Ce qui rend “traditionnels” les savoirs ou expressions culturelles n’est pas leur ancienneté. Une grande partie des savoirs traditionnels, tels que le savoir-faire, les compétences et les pratiques, est développée et préservée par une communauté, et la plus grande partie des expressions culturelles traditionnelles ne sont ni anciennes ni figées, mais constituent au contraire un élément essentiel et dynamique de la vie d’un grand nombre de communautés contemporaines.

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Getty Images/Anadolu
Cérémonie d’ouverture des Jeux mondiaux nomades 2024 à Astana (Kazakhstan).

Les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux en témoignent, alliant des éléments culturels traditionnels – notamment l’histoire nomade, les épopées orales, les costumes traditionnels, les dessins et modèles, ainsi que la musique et la danse – à une mise en scène moderne, à des chorégraphies et à une production théâtrale de grande envergure destinée à un public international contemporain.

Les nombreuses épreuves présentées au cours de l’événement constituent en elles-mêmes des expressions culturelles traditionnelles. Le Kok-Boru (polo à la chèvre morte), par exemple, est un jeu équestre intense où deux équipes à cheval s’affrontent pour marquer des points en transportant une carcasse de chèvre et en la plaçant dans le kazan (chaudron servant de but) de l’équipe adverse. On considère que le Kok-Boru témoigne de la nécessité historique de défendre le bétail dans les steppes d’Asie centrale. Selon la tradition, lorsque des loups attaquaient leurs troupeaux, les cavaliers nomades les poursuivaient, ramassaient les carcasses et se les lançaient entre eux sur le chemin du retour. Au fil du temps, cette pratique aurait évolué pour devenir un sport de compétition mettant à l’épreuve l’agilité, le courage, la force et les compétences équestres indispensables à la survie dans l’environnement hostile de la steppe.

La visibilité croissante des expressions culturelles traditionnelles peut contribuer à leur promotion et à leur préservation, mais aussi à leur commercialisation par des tiers. Lorsque des symboles, des dessins ou modèles ou des spectacles culturels sont reproduits sans le consentement ou la participation des communautés dont ils sont issus, ces dernières peuvent invoquer une appropriation illicite.

Propriété intellectuelle et Jeux mondiaux nomades

Les Jeux mondiaux nomades s’appuient sur des mécanismes de propriété intellectuelle bien connus, fréquemment associés aux compétitions sportives internationales. Le nom et le logo des Jeux, par exemple, sont protégés en tant que marques, ce qui permet d’établir une distinction entre l’événement et ses produits dérivés officiels.

De même, les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux, les spectacles de musique et de danse, les photographies et les productions audiovisuelles peuvent bénéficier de la protection au titre du droit d’auteur.

En ce qui concerne les nombreuses expressions culturelles traditionnelles appliquées et mises en valeur lors des Jeux, certaines peuvent être protégées par des droits de propriété intellectuelle classiques. Les expressions contemporaines originales dont l’auteur est identifiable, par exemple, peuvent bénéficier de la protection au titre du droit d’auteur, et les communautés peuvent enregistrer en tant que marques les signes et symboles utilisés dans le cadre de leurs activités commerciales.

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Getty Images/China News Service
Des équipes se disputent une carcasse de chèvre lors d’un match de Kok-Boru aux cinquièmes Jeux mondiaux nomades à Astana (Kazakhstan).

D’autres, en revanche, ne relèvent pas du champ d’application des droits de propriété intellectuelle classiques, qui sont généralement adaptés à la propriété individuelle, avec des durées de protection limitées et des créateurs identifiables. Cela met en évidence certaines limites du système actuel de la propriété intellectuelle, qui n’a pas été conçu avec pour objectif politique de protéger les expressions culturelles traditionnelles.

Ces limites sont une source de préoccupation pour les peuples autochtones et les communautés locales qui cherchent à empêcher l’utilisation non autorisée de leurs expressions culturelles traditionnelles.

Par exemple, des motifs textiles traditionnels peuvent être reproduits dans des collections de mode internationales; des symboles sacrés peuvent être utilisés dans le cadre d’une stratégie de marque; ou encore, des spectacles traditionnels peuvent être enregistrés et diffusés en ligne sans l’autorisation des communautés concernées et sans partage des avantages avec celles-ci.

Face aux limites du système classique de la propriété intellectuelle, certains pays ont adapté leur législation en la matière ou mis en place des systèmes sui generis, analogues à celui de la propriété intellectuelle, afin de protéger les expressions culturelles traditionnelles. Cette situation est illustrée en particulier dans la base de données de l’OMPI consacrée aux lois, traités et règlements relatifs à la protection des savoirs traditionnels, des expressions culturelles traditionnelles et des ressources génétiques. Les États membres de l’OMPI mènent actuellement, dans le cadre du Comité intergouvernemental de la propriété intellectuelle relative aux ressources génétiques, aux savoirs traditionnels et au folklore administré par l’OMPI, des négociations sur la base d’un texte afin de finaliser un accord portant sur un ou plusieurs instruments juridiques internationaux visant à protéger ces éléments.

Au milieu des compétitions de lutte, de fauconnerie et de folklore, les Jeux mondiaux nomades de 2026 contribueront une nouvelle fois à garantir que les traditions soient appliquées dans le cadre d’un patrimoine culturel dynamique.

À propos de l’auteure

Daphne Zografos Johnsson exerce les fonctions de juriste principale au sein de la Division des savoirs traditionnels de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Depuis plus de deux décennies, elle œuvre à l’intersection de la propriété intellectuelle, des savoirs traditionnels et des expressions culturelles traditionnelles. Elle a occupé des postes universitaires à l’Université de Reading, au King’s College de Londres et à l’Université Queen Mary de Londres, et est titulaire de diplômes supérieurs en droit de la propriété intellectuelle délivrés par l’University College London (UCL) et l’Université Queen Mary. À l’OMPI, elle travaille sur les questions émergentes liées aux expressions culturelles traditionnelles et à la propriété intellectuelle.