World Intellectual Property Organization

Le phénomène de Nollywood

Juin 2007

“À Nollywood, nous ne comptons pas les murs, nous apprenons à les escalader”, a déclaré le réalisateur Bond Emerua dans This is Nollywood. (©Aimee Corrigan)
“À Nollywood, nous ne comptons pas les murs, nous apprenons à les escalader”, a déclaré le réalisateur Bond Emerua dans This is Nollywood. (©Aimee Corrigan)

“Nous racontons nos propres histoires”

L’industrie cinématographique du Nigéria, actuellement considérée comme la troisième du monde après Hollywood et “Bollywood” (Inde), est dans une classe à part.

Surnommée Nollywood, cette industrie se caractérise par la production d’innombrables films à tout petit budget, tournés à l’aide de caméras numériques, produits directement au format vidéo ou DVD et vendus directement aux consommateurs pour deux ou trois dollars. En 15 ans, pendant lesquels il est resté largement indifférent au monde du cinéma extérieur, Nollywood a aiguisé, dans le pays le plus peuplé d’Afrique, un appétit insatiable de films produits dans le pays par des Nigérians et parlant de Nigérians. Le marché s’étend à mesure que l’engouement pour ces films gagne toute l’Afrique, répondant aux besoins des chaînes de télévision et des publics locaux en contenu récréatif bon marché.  

Cette industrie repose sur une technologie numérique peu coûteuse et sur l’ingéniosité, l’imagination et le sens très développé du commerce des Nigérians. Le temps de fabrication d’un vidéofilm est, en moyenne, souvent inférieur à deux mois, depuis la distribution artistique jusqu’à la distribution du produit fini. Les films sont tournés dans des conditions que les professionnels des autres régions du monde jugeraient impossibles, avec des budgets qui, parfois, ne dépassent pas 15 000 dollars. Un film peut espérer se vendre à environ 50 000 exemplaires ou à plusieurs centaines de milliers si c’est un succès. Le rendement de l’investissement attire de plus en plus d’espoirs vers cette industrie, qui est devenue un gros employeur dans certaines régions du pays.

On s’accorde largement à reconnaître au film de Chris Obi-Rapu Living in Bondage, sorti en 1992, le mérite d’avoir fait renaître Nollywood des cendres de l’industrie cinématographique moribonde du pays. Son format vidéo bon marché et la vigueur avec laquelle ce mélodrame familial est raconté et lardé de magie noire ont fait de ce film un grand succès et ont fourni une formule au succès phénoménal qui a inspiré les films qui ont suivi. 

Révolution populaire

Le phénomène de Nollywood a commencé à retenir l’attention des experts des médias et du cinéma du reste du monde : “L’énergie brute des films - et l’état d’agitation dans lequel ils sont filmés et vendus - est une sorte de révolution créatrice émanant de la population d’un continent où des histoires sont racontées depuis des générations, mais ont rarement été filmées”, a écrit  Neely Tucker dans le Washington Post, à la suite de la projection, chose rare dans un cinéma américain, d’un film nigérian, Behind Closed Doors. L’industrie est elle-même devenue le sujet de films. This Is Nollywood, un film de Franco Sacchi et Robert Caputo, suit les efforts déployés par le réalisateur Bond Emerua pour tourner un long métrage en neuf jours, armé simplement d’une caméra numérique et de deux projecteurs.

Pourtant, les films eux-mêmes demeurent presque totalement inconnus du public cinéphile en dehors de l’Afrique. Quelques-uns ont acquis une certaine notoriété, comme Osuofia in London, avec en vedette l’acteur comique Nkem Owoh, qui fait la satire des différences culturelles britanniques et nigérianes. Ezra, du réalisateur Newton Aduaka, a remporté cette année le premier prix au Festival panafricain du cinéma et de la télévision (FESPACO) au Burkina Faso. Mais un petit nombre seulement de films atteignent le seuil de qualité exigé par les principaux festivals internationaux. Et la description sans concession de thèmes populaires, tels que la religion, la sorcellerie, la morale et la vengeance, ne tient guère compte des attentes et des goûts américains ou européens. “Nous racontons nos propres histoires”, explique l’actrice Geneviève Nnaji, qui est devenue une superstar dans des films à succès tels que Blood Sisters et What Women Want. “C’est pour cela que beaucoup d’Africains peuvent apprécier ces films, les comprendre, rire au récit de ces histoires et en tirer des enseignements. On voit que l’industrie cinématographique joue un rôle énorme dans nos vies.”


L’industrie cinématographique vue par Madu Chikwendu


Madu Chikwendu s’emploie à organiser la délivrance de licences pour le reste du monde sur le contenu réalisé au Nigéria. “Nous avons répertorié plus de 1500 sites qui piratent des films nigérians.”

Madu Chikwendu est une personnalité de premier plan de l’industrie cinématographique nigériane. Cinéaste et producteur, il est président de l’Association des producteurs de films du Nigéria et représentant pour la région de l’Afrique de l’Ouest de la Fédération panafricaine des cinéastes (FEPACI). Dans un entretien réalisé en mars avec une équipe de spécialistes du droit d’auteur et de la sensibilisation envoyée sur place par l’OMPI, il a expliqué le mode de fonctionnement de cette industrie et les problèmes auxquels elle doit faire face. On trouvera ci-après un extrait de son témoignage.

“Le modèle Nollywood est facile à comprendre. Il s’agit d’un système de production fondé sur l’utilisation de matériel vidéo numérique. Les films sont produits directement au format DVD pour la vente et la location. C’est un système très mobile et très efficace. Le système de distribution est lui aussi très informel. Les DVD sont copiés à des milliers d’exemplaires avant d’être distribués toutes les deux semaines, un lundi, sur les grands marchés de gros de Lagos, Kanu et Onitsha. Environ 90 nouveaux films sortent chaque mois, pour un total de plus de 1000 par an.”

Il ne s’agit pas d’un seul Nollywood

“Il y a un malentendu à propos de Nollywood. Ce n’est pas une industrie cinématographique, mais quatre. Celle que le monde connaît est l’industrie en anglais, dont le centre de production est Lagos et dont s’occupent essentiellement des gens venus du sud-est du Nigéria. La langue utilisée est l’anglais, mais les sujets de ces films reflètent l’idéologie des Igbo, qui vivent dans la région.

La deuxième industrie, beaucoup plus ancienne, est celle des films en langue autochtone yoruba. Elle remonte à l’industrie du long métrage nigérian des années 60 et 70, jusqu’à ce que la récession ne permette plus aux gens de produire des longs métrages et qu’ils se tournent vers la vidéo.

Vous avez une autre industrie dans le nord du pays, celle des Haoussas. C’est encore autre chose. Elle est influencée par l’islam et aussi par le style des films de Bollywood, avec beaucoup de chansons et de danse. Il y a aussi des poches de production moins importante, comme dans le sud autour du delta du Niger. Il s’agit là encore d’une production autochtone, principalement en langue edo. 

Chacune de ces industries a ses propres associations de professionnels, selon une sorte de polarisation ethnique, ce qui est regrettable. Mais il existe quelques lieux de rencontre, comme le Conseil du cinéma du Nigéria, où toutes les régions se font représenter pour réglementer l’industrie et défendre ses intérêts auprès du gouvernement.

Piratage transnational

Les films nigérians font l’objet d’un piratage en règle, ce dont nul ne semble se soucier. Il se peut que certains des autres pays africains qui ne produisent pas de films ne se sentent pas concernés par la protection de la propriété intellectuelle. Ils pensent que l’industrie cinématographique nigériane occupe une position tellement prépondérante qu’elle n’a pas besoin de cet argent. Nous nous devons de promouvoir des centres de production dans différentes régions d’Afrique, ce qui nous permettra également de protéger notre propriété intellectuelle.

Au Nigéria, les locations illicites sont la forme la plus importance de piratage. Il y a 40 000 clubs vidéo, qui se contentent d’acheter les DVD et de les louer sans rien verser aux [titulaires du droit d’auteur]. Nous avons adressé une requête au gouvernement, et la Commission du droit d’auteur met actuellement en place un système de paiement de redevances.

Mais la Commission du droit d’auteur ne peut pas résoudre le problème à elle seule. Certaines des pires formes de piratage que nous subissons ne sont pas nationales. Il faut compter avec la diffusion illégale de films nigérians par les chaînes de télévision d’autres pays africains, qui n’ont qu’à acheter une copie d’un film dans un magasin avant de la diffuser. Il y a aussi le piratage systématique de nos films sur l’Internet. Nous avons répertorié plus de 1500 sites qui piratent des film nigérians, dont des sites domiciliés aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Europe, ainsi que dans des pays en développement qui ont mis en place des mécanismes d’application des droits, mais ne les utilisent pas. Aux États-Unis, on parle toujours du piratage de films américains, mais personne n’évoque le piratage de films nigérians. Nous voudrions que le monde comprenne les répercussions plus larges. Nous essayons d’évaluer l’étendue des pertes.

Les créateurs africains ne sont pas au bout de leurs déconvenues. C’est pour cela que j’en suis venu à me concentrer davantage sur la distribution. Mais le piratage ne tuera pas notre cinéma. Les Nigérians sont trop déterminés et trop forts pour le permettre. Nous essayons à présent d’organiser la délivrance de licences pour le reste du monde sur le contenu réalisé par Nollywood.”

Remerciements: Extrait d'un l'interview filmé par l'OMPI:  Carole Croella (Division du droit d'auteur), Simon Ouedraogo (Bureau Afrique),  Jean-François Arrou-Vignod et Nicholas Hopkins Hall (Division des communications et de la sensibilisation du public)

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