World Intellectual Property Organization

En librairie : Femmes de lettres américaines et propriété littéraire, 1822-1869

Avril 2007

“Dans la common law anglaise, la femme mariée n’est rien.  Elle perd toute existence légale.” – Harriet Beecher Stowe, 1869
“Dans la common law anglaise, la femme mariée n’est rien. Elle perd toute existence légale.” – Harriet Beecher Stowe, 1869

À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des femmes, le Magazine de l’OMPI présente l’ouvrage de Melissa Homestead sur les femmes de lettres américaines et la propriété littéraire, qui décrit le triste sort des écrivaines dans une société qui ne permettait pas aux femmes mariées d’exercer leur propre droit d’auteur et où il n’existait pas d’instrument de protection internationale du droit d’auteur.

L’auteure enseigne l’anglais, et non le droit, à l’Université du Nebraska à Lincoln, mais elle combine de manière intéressante les deux disciplines. Elle étudie les femmes qui ont atteint la notoriété par leurs écrits au XIXe siècle aux États-Unis – en particulier Catharine Sedgwick, Harriet Beecher Stowe, Fanny Fern, Augusta Evans et Mary Virginia Terhune – pour montrer les difficultés auxquelles devaient faire face les auteurs femmes tant sur le plan national qu’international.

Jusqu’aux années 1880, selon le régime de protection maritale appelé coverture (inspiré de la common law anglaise), une femme mariée ne pouvait posséder en propre aucun type de propriété. Pour faire valoir des droits conférés par la législation sur le droit d’auteur, elle devait avoir conclu un arrangement prénuptial, mais là encore cela consistait seulement à prendre des dispositions afin que ses avoirs soient gérés en fiducie par des tiers, généralement des hommes de la famille. Un autre inconvénient pour toutes les femmes (celui-ci touchant également les hommes), en l’absence de système international du droit d’auteur, était que leurs œuvres pouvaient être librement utilisées à l’étranger sans autorisation ni rémunération, puisque la loi des États-Unis d’Amérique (de même que la loi britannique) protégeait seulement les nationaux et les résidents dans le pays.

Le lecteur sera fasciné par les personnalités et les stratégies différentes de ces femmes écrivains. Épouse abandonnée et mère, Emma Southworth s’installa en Angleterre pour revendiquer ses droits d’auteur à l’étranger face aux tentatives de son mari pour accaparer sa propriété littéraire américaine et les recettes qu’elle générait. Augusta Evans, confédérée convaincue durant la guerre civile – dans une Confédération qui avait légiféré en faveur d’un système international du droit d’auteur une trentaine d’années avant que les États-Unis d’Amérique ne le fassent en 1891 – a obtenu d’être publiée et rémunérée au Nord en ayant l’audace d’envoyer son œuvre à son ancien éditeur à New York par bateau forceur de blocus, via Cuba. Harriet Beecher Stowe est la seule écrivaine de cette étude encore très connue aujourd’hui, et pour cause : elle fut l’auteure à succès du roman anti-esclavagiste par excellence de son siècle, La case de l’oncle Tom.

Les paradoxes dans la personnalité et la situation de ces femmes sont efficacement évoqués. Harriet Beecher Stowe, prétendument à des fins morales et religieuses et sans volonté d’enrichissement, a donné en spectacle "des abolitionnistes attaquant la militante de l’abolition la plus célèbre au monde" pour exploiter son œuvre dans l’esprit même de l’économie de marché capitaliste qu’elle dénonçait. Mary Virginia Terhune fit preuve de détermination pour revendiquer ses propres droits en tant qu’auteure et défendit la cause des femmes de lettres, mais elle ne fut jamais féministe ni abolitionniste et elle était même opposée au vote des femmes.

En relatant l’évolution de la législation sur le droit d’auteur aux États-Unis d’Amérique, d’abord favorable aux intérêts des lecteurs et des éditeurs puisqu’elle prévoyait une durée de protection limitée, puis conférant des droits accrus aux auteurs, pour culminer avec les revendications actuelles d’une protection à perpétuité, l’auteure nous met en garde contre la possibilité pour l’avenir d’un appauvrissement du domaine public et d’une plus forte emprise du commercial sur la culture. Mais son affirmation concernant le XIXe siècle, selon laquelle l’incapacité juridique aurait plutôt poussé les femmes à écrire, se discute. C’est peut-être vrai des femmes qui ont écrit pour préconiser des réformes juridiques et sociales, mais le développement de l’éducation des femmes a aussi son importance dans l’émergence des auteurs femmes. De plus, nous ne pouvons pas savoir combien de femmes auraient écrit dans une optique de publication si l’incapacité juridique et la stigmatisation sociale dont certaines écrivaines ont souffert n’avaient pas existé.

Le sujet d’une œuvre de fiction est le reflet partiel de son temps, aussi trouverons-nous une saveur d’époque à ces "héroïnes du droit d’auteur" : une Phemie dont le mari s’approprie les droits d’auteur et qui divorce pour en finir, une Agnès qui meurt d’angoisse de crainte que son mari ne découvre qu’elle écrit. Cette étude intéressera au plus haut point aussi bien les spécialistes du droit d’auteur que les amateurs d’histoire littéraire et sociale.

American Women Authors and Literary Property, 1822-1869, par Melissa J. Homestead, publié par Cambridge University Press, 2005, ISBN 0-521-85382-6

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Anuradha Swaminathan, OMPI, Division des communications et de la sensibilisation du public

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