Le magnétoscope… 50 ans plus tard

Novembre 2006

Charles Anderson raconte ainsi la réaction des membres de la société Ampex à qui son équipe présente le VRX-1000, le 14 avril 1956, en leur faisant rejouer le film du dévoilement qu’ils viennent à peine de visionner :
Charles Anderson raconte ainsi la réaction des membres de la société Ampex à qui son équipe présente le VRX-1000, le 14 avril 1956, en leur faisant rejouer le film du dévoilement qu’ils viennent à peine de visionner : "Il y a eu un silence assourdissant. Et ensuite un grondement. Les gens sont revenus tout à coup se presser autour de la machine." (Photo TV Technology)

Lecture

Inventée en 1956, la technologie qui nous a donné le magnétoscope est déjà en fin de vie. Mais en 50 ans, elle aura révolutionné l’industrie du cinéma, bouleversé les habitudes des téléspectateurs, déclenché la première "guerre des formats" et soulevé des questions juridiques qui ont donné lieu à des décisions importantes en matière de droit d’auteur et d’usage loyal.

Quand la télévision a fait ses débuts, dans les années 1950, la seule façon de revoir l’image diffusée était de la "kinéscoper", c’est-à-dire de l’enregistrer à l’aide d’une caméra spéciale installée devant un écran de téléviseur. Il fallait des heures pour développer les images ainsi filmées, et le résultat n’était pas de très bonne qualité, de sorte que la plupart des chaînes de télévision se bornaient à diffuser en direct, depuis leur studio. Cela posait toutefois un problème dans les pays dont le territoire couvrait plusieurs fuseaux horaires. Aux États-Unis, par exemple, le grand bulletin de nouvelles de 18 heures, à l’heure de New York, pouvait difficilement être diffusé en direct à Los Angeles, où il n’était que 15 heures. Les deux seules solutions possibles étaient donc de rediffuser la même émission en direct trois heures plus tard ou de la kinéscoper et de développer le film à toute vitesse, de façon à pouvoir le rediffuser à temps. Il était donc urgent d’élaborer une nouvelle technique d’enregistrement.

Les grandes entreprises d’électronique de l’époque s’engagèrent dans une course effrénée pour mettre au point une machine permettant de fixer des images télévisées sur un support magnétique. De son côté, toutefois, Ampex Corporation travaillait en secret sur un appareil qui faisait appel au principe de tête rotative breveté en 1938 par un inventeur italien pour l’enregistrement du son. Après avoir essuyé plusieurs échecs et même, un temps, abandonné complètement le projet, Ampex présenta sous le nom de VRX-1000, en avril 1956, le premier appareil capable d’enregistrer des images sur une bande magnétique, le premier magnétoscope. L’événement fit sensation. Mais avec son prix de 50 000 dollars É.-U. (en gros l’équivalent de 325 000 dollars É.-U. d’aujourd’hui), ses têtes rotatives très coûteuses qu’il fallait remplacer au bout de quelques centaines d’heures et une manipulation qui nécessitait les services d’un opérateur hautement qualifié, le VRX-1000 n’était pas, loin s’en faut, un produit de consommation courante.

Les commandes des grands réseaux de télévision se mirent pourtant à affluer. La chaîne CBS fut la première à utiliser cette nouvelle technologie, ce qui lui permit, le 30 novembre 1956, de diffuser l’émission Douglas Edwards and the News de ses studios d’Hollywood quelques heures après l’avoir présentée aux téléspectateurs de New York. Le présentateur Douglas Edwards n’eut plus jamais besoin de se répéter, et la télévision s’en trouva changée pour toujours.

Avance rapide : la vidéo domestique

Les autres entreprises abandonnèrent leurs recherches et suivirent l’exemple donné par Ampex. RCA groupa ses brevets avec ceux d’Ampex et prit une licence sur la technologie de cette dernière. On avait maintenant un nouvel objectif : mettre au point un magnétoscope à usage domestique. Il devait être solide, abordable et facile à utiliser.

La société Sony lança le premier appareil de ce type en 1964, Ampex et RCA faisant de même en 1965. Ces appareils et tous ceux qui allaient les suivre au cours des 10 à 15 années suivantes furent achetés surtout par des particuliers fortunés, des entreprises ou des écoles, car s’ils coûtaient beaucoup moins cher que le VRX-1000, ils n’en restaient pas moins inaccessibles au consommateur moyen. Pourtant, l’industrie de l’électronique grand public reconnaissait les signes avant-coureurs d’une véritable révolution du magnétoscope, et chacun de ses membres voulait sa part du gâteau. On continua donc à engloutir des fortunes dans la recherche et le développement.

Toute cette concurrence aboutit à l’introduction sur le marché de trois formats de magnétoscopes incompatibles entre eux : le Betamax de Sony en 1975, le VHS de JVC en 1976 et le V2000 de Philips en 1978. Deux de ces derniers finiraient par s’opposer, au cours des années 1980, dans ce que l’on appela la première guerre des formats.

L’industrie de l’électronique était cependant préoccupée, à l’époque, par un problème beaucoup plus immédiat : quel contenu tous ces gens allaient-ils regarder sur leur magnétoscope? Et qui allait le produire? Les fabricants considéraient que la fonction d’enregistrement d’un magnétoscope n’était rien de plus qu’une option amusante, sans utilité réelle pour le consommateur moyen. Pourquoi, se disaient-ils, voudrait-on enregistrer une émission de télévision et la regarder plus tard? Ils pensaient que la réponse au problème du contenu viendrait sous la forme de films sur cassette vidéo. Les studios, toutefois, ne partageaient pas cet avis.

Fin de citation

Dans une phrase désormais célèbre, prononcée alors qu’il témoignait, en 1982, devant le Congrès des États-Unis d’Amérique, Jack Valenti, président, à l’époque, de la Motion Picture Association of America a déclaré : "Je vous affirme que le magnétoscope est au producteur de films américain et au public américain ce que l’étrangleur de Boston est à la femme seule à la maison".

Il n’y avait par de quoi s’inquiéter. Selon la Video Software Dealers Association, les consommateurs américains ont en effet dépensé en 2001, année record pour le secteur de la vidéo domestique, la somme prodigieuse de 7 milliards de dollars É.-U. pour la location et 4,9 milliards de dollars É.-U. pour l’achat de cassettes vidéo.

 

Pause : la question du droit d’auteur

L’arrivée du magnétoscope causa une vive inquiétude chez les dirigeants de l’industrie cinématographique. La télévision les avait déjà privés d’une part de marché importante, et ils voyaient ce nouvel appareil comme une menace considérable. Le droit d’auteur, clamaient-ils, était menacé. Le simple enregistrement d’une émission de télévision ne constituait-il pas une reproduction portant atteinte aux droits de son auteur? La question fut soumise aux tribunaux. En 1976, soit l’année suivant le lancement du magnétoscope Betamax par Sony, Universal City Studios et Walt Disney Company engageaient une action contre Sony afin d’obtenir le bannissement de cet instrument de piratage.

Dans le domaine des communications, l’avènement d’une nouvelle technologie donne toujours lieu à une remise en cause des hypothèses et de la jurisprudence en matière de droit d’auteur. Au même titre que la presse à imprimer, qui a donné naissance aux premières lois sur le droit d’auteur parce qu’elle permettait de reproduire massivement les livres, ou le cinéma, qui a soulevé la question des droits des auteurs sur les œuvres dérivées, c’était maintenant le magnétoscope qui se retrouvait sur la sellette. Une première décision, rendue en 1979, fut défavorable aux studios, le tribunal ayant jugé licite l’usage du magnétoscope à des fins d’enregistrement non commercial. Les studios firent appel et obtinrent le renversement de ce jugement en 1981. Sony porta alors l’affaire devant la Cour suprême des États-Unis d’Amérique.

Dans un arrêt qui fait jurisprudence, rendu en 1984, la Cour suprême statua que le fait d’enregistrer des émissions de télévision chez soi dans le but de les visionner à un autre moment ("à des fins d’adaptation d’horaire") constituait un "usage loyal ".1 L’élément dit d’adaptation d’horaire a joué un rôle important dans le raisonnement de la Cour, cette dernière ayant considéré qu’un enregistrement réalisé à de telles fins n’était pas de nature à porter une atteinte sérieuse au titulaire du droit d’auteur ou à réduire le marché du produit.

Entre-temps, le magnétoscope était devenu un produit de consommation courante, et les grands studios de cinéma s’étaient aperçus que son succès, contrairement à ce qu’ils avaient craint, leur était très largement profitable. La location et la vente de films sur vidéocassette commençaient, en effet, à générer des revenus gigantesques : 100 millions de dollars É.-U. de bénéfices supplémentaires pour Disney, par exemple, pour la seule année 1986. Les chaînes de télévision, en revanche, ayant découvert que l’option d’enregistrement qu’ils croyaient "inutile" se taillait un franc succès auprès du public, se trouvaient confrontés à un tout autre problème : découvrir de nouvelles façons de satisfaire leurs annonceurs, maintenant que les téléspectateurs avaient la possibilité de sauter tout simplement les annonces publicitaires.

Betamax contre VHS : duel pour la norme

Parallèlement, une guerre des formats opposait les fabricants de magnétoscopes. Quand la société Sony avait lancé son Betamax, elle était convaincue que les autres fabricants allaient reconnaître la supériorité de sa technologie et abandonner leurs formats au profit du Betamax. Elle avait tort. Chez elle, au Japon, la société JVC refusa de reconnaître la suprématie du Betamax et commercialisa son propre format, le VHS. Sur le marché européen, la société Philips regimbait- elle aussi, mais elle connut des problèmes techniques qui l’obligèrent à se retirer très tôt de la course.

Pour Sony, le seul avantage du format VHS était d’offrir une durée d’enregistrement plus longue. La société décida donc de doubler l’autonomie du Betamax. JVC renchérit, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la question de la durée d’enregistrement cesse d’être un argument déterminant dans le choix des acheteurs et que la stratégie commerciale prenne le pas sur la supériorité technologique.

Les deux formats furent à égalité pendant plusieurs années, mais à la longue, JVC finit par l’emporter avec son VHS. L’une des raisons de ce succès fut la politique de cette société en matière de licences. Ayant calculé qu’il pouvait être très lucratif de percevoir des redevances sur sa technologie, elle avait en effet concédé des licences de fabrication de son magnétoscope à des fabricants d’électronique importants tels que Zenith et RCA. La présence des appareils VHS sur le marché s’en trouva renforcée, ce qui eut pour effet de réduire les prix et d’accroître l’intérêt des consommateurs.

À peu près à la même époque, au début des années 1980, on assista à une véritable éclosion des magasins de location vidéo. Leurs propriétaires avaient très vite compris que pour attirer la clientèle, ils devaient proposer des magnétoscopes à des prix abordables. Bien que de meilleure qualité, les appareils au format Betamax étaient plus chers, plus difficiles à réparer et, au début, seulement compatibles avec un certain type de téléviseur. Le VHS devint donc le choix tout désigné pour les magasins de location. L’effet d’entraînement – plus d’appareils VHS, donc plus de films en format VHS – acheva d’écarter Betamax.

Éjection

La technologie, bien sûr, n’en était pas restée là. En 2003, les ventes de lecteurs de DVD avaient déjà dépassé celles des magnétoscopes. Les jours de la bande magnétique étaient comptés. Sensibles aux tendances du marché, les magasins de location vidéo mettent désormais l’accent sur le format DVD, accélérant ainsi le déclin du magnétoscope. Pendant ce temps, tandis que les fabricants proposent la toute dernière génération d’enregistreurs vidéo numériques, des films sont transmis en continu sur des téléphones portables, et toutes sortes d’autres technologies plus nouvelles les unes que les autres s’apprêtent à venir se disputer les faveurs du public.

Pour en revenir aux préoccupations de droit d’auteur, elles sont loin d’avoir été toutes résolues, et la révolution numérique qui bouleverse les communications ne fera rien pour simplifier le problème. De l’utilisation des techniques de gestion numérique des droits aux exceptions et limitations définissant les frontières de l’usage loyal des œuvres protégées par le droit d’auteur, des questions complexes continueront d’alimenter le débat international au sein des instances chargées des politiques et de l’établissement des normes juridiques, et de contribuer ainsi à l’évolution du droit d’auteur et de la pratique en cette matière.

Usage loyal, acte loyal, exceptions réglementaires

L’un des éléments essentiels de la législation en matière de droit d’auteur concerne les exceptions qui en limitent la portée, c’est-à-dire les divers usages des œuvres protégées qui, ainsi que le prévoit la Convention de Berne, ne sont pas de nature à porter "atteinte à l’exploitation normale de l’œuvre" ni à causer "un préjudice injustifié aux intérêts légitimes de l’auteur" et qui confèrent donc au public une certaine latitude pour utiliser librement l’œuvre.

Ces utilisations sont qualifiées d’actes loyaux dans certains pays de common law, tandis que les systèmes de droit civil les acceptent en tant qu’exceptions réglementaires au droit d’auteur. Il existe également une notion dite de l’usage loyal, établie aux États-Unis d’Amérique, en vertu de laquelle il est possible d’utiliser une œuvre sans l’autorisation du titulaire du droit d’auteur si l’usage en question répond à certains critères relatifs à la nature et à l’objet de cet usage, et notamment s’il est à caractère commercial, à la nature de l’œuvre, à l’importance de la partie de l’œuvre utilisée relativement à son ensemble et aux conséquences probables de l’usage sur la valeur commerciale de l’œuvre.

L’interprétation de ces exceptions évolue au fur et à mesure que la technologie ouvre de nouvelles possibilités, comme dans le cas du magnétoscope.

Les exceptions au titre de l’usage loyal peuvent concerner des actes très divers, tels que :

  • l’interprétation ou exécution publique d’une œuvre musicale, par exemple, dans le cadre d’un service religieux;
  • la radiodiffusion accidentelle d’une œuvre d’art, par exemple dans le cadre d’un bulletin de nouvelles télévisé;
  • la reproduction à des fins d’adaptation d’horaire, par exemple à l’aide d’un magnétoscope, la copie, par un enseignant, d’une petite partie d’une œuvre afin d’illustrer un cours ou la citation d’extraits d’un roman, d’une pièce de théâtre ou d’un film.
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1. U.S. Supreme Court SONY CORP. v. UNIVERSAL CITY STUDIOS, INC., 464 U.S. 417 (1984) 464 U.S. 417

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